Inscriptions de Volterra

Posted on 26 juillet 2013

« Il y a quelque chose de naïf et de badaud dans mon respect pour une inscription vraiment antique. Il me semble que je me mettrais à genoux pour lire avec plus de plaisir une inscription vraiment gravée par les Romains : j’y trouverais un grandiose qui, pendant huit jours, fournirait matière à mes rêveries; j’en aimerais jusqu’à la forme des lettres. Rien ne me révolte comme une inscription moderne : c’est ordinairement là que toute notre petitesse éclate hideusement par ses superlatifs. »

« Les Romains ont détruit les aimables républiques de l’Etrurie. Chez nous, dans les Gaules, ils sont venus déranger nos ancêtres. Malgré tant de griefs, mon cœur est pour les Romains. Je ne vois pas ces républiques d’Etrurie, ces usages des Gaulois qui assuraient la liberté; je vois, au contraire, dans toutes les histoires agir et vivre le peuple romain et l’on a besoin de voir pour aimer. »

Stendhal me poursuit jusque sur les terres d’Etrurie et de Rome dans la forme d’un in octavo que je serre dans ma poche; pendant huit jours, sous un vaste ciel d’été, les pierres et les inscriptions ont enflammé mon imagination au point d’occulter la société contemporaine et ses sottises. Chaque soir, je rentrais dans mon hôtel la tête en feu, au moins autant par le soleil qui cuisait la ville à l’intérieur de ses murailles que par les pierres et les inscriptions que j’avais caressées du regard et de la main : je voulais mieux sentir ces organes du passé. J’étais sous le charme des Etrusques, que je n’opposais pas plus aux Romains que je n’aurais imaginé les païens contre les Chrétiens : j’assistais à la danse de l’histoire à travers les mouvements de civilisations. Tout ne faisait qu’un : l’incision grecque, étrusque ou latine s’ouvrait devant mes yeux comme une source naturelle de vie.

Au fond, nous cherchons la vie, simplement. Au septième jour de mon escale à Volterra, j’eus le sentiment, au son des cloches de l’office dominical, d’avoir accompagné un cycle, de m’être surpris à être au monde – la Création s’accomplit à chaque instant. J’eus envie d’aller confier ma pensée au prêtre de l’Eglise de San Lino adossée à mon hôtel, avec qui j’avais échangé quelques propos sur Volterra la veille, mais je craignais de l’ennuyer. L’hôtel était un ancien couvent de nonnes et ici commencent les inscriptions modernes promptes à exalter « l’honneur national », qui vendrait le Messie pour un ruban à la boutonnière. Il y avait les inscriptions dédiées au temps et à chaque homme, et celles éphémères qui ne flattaient qu’elles-mêmes. J’avais évoqué au libraire du musée de la Pinacothèque la plaque apposée en façade de l’hôtel Nazionale, à l’entrée de la ville.

« Dans cet hôtel/à l’automne 1909/Gabriele D’Annunzio/tira l’inspiration/pour son livre Forse che si forse che no/transcendant/dans des pages sublimes/l’éternelle beauté de Volterra/“cité de vent et de roche” ».

Je m’étais aventuré à l’intérieur de l’hôtel et l’atmosphère m’avait rappelée celle que j’avais ressentie à Turin, plusieurs années en arrière, en pénétrant dans le hall de l’hôtel Roma, en face de la gare de Porta Nuova. On sentait le sarcophage de D’annunzio dans cet hôtel de Volterra, comme l’ombre de Pavese flottait dans l’hôtel turinois aux allures de vieille Autriche. Le rouge et le noir, pensai-je, sont des couleurs voisines sur les bannières et les chemises. « Il m’est sympathique, ce D’Annunzio… m’avait dit mon libraire avec un fond de timidité dans la voix. Son aventure de Fiume avait quelque chose de fou… » Fiume était pour moi italienne : les provinces illyriennes, la baie de Kvarner, la langue istriote appartenaient aux inscriptions antiques de l’Italie. Une inscription antique se lisait sous l’inscription moderne d’un codicille administratif.

« D’Annunzio me plaît parce qu’il se foutait du monde… il aurait pu être du côté de Staline… » ajouta rêveur le gardien des lieux. Je lui confiai que deux semaines plus tôt, j’avais fait l’excursion à Gardone, au Vittoriale, au cours d’une halte sur le lac de Garde. En face du mausolée d’annunzien, les boutiques de souvenirs offraient le plus innocemment du monde divers petits objets – tasses, briquets, cendriers – à l’effigie du Commandante, du Duce ou du Che… « Toujours le rouge et le noir… » commentai-je à mon aimable lettré. « Che confusione, la rivoluzione! » s’exclama-t-il en riant de bon cœur. « Les gens veulent de l’enthousiasme… » poursuivit-il songeur. Nous en vînmes à parler du Rosso Fiorentino, un des peintres de la Renaissance qui était exposé dans le musée. Il m’avoua qu’il lisait volontiers des biographies et qu’il connaissait au sujet de cet artiste quelques anecdotes plaisantes.

« Il Rosso Fiorentino aimait beaucoup les animaux un peu sauvages, il se passionnait pour le monde du cirque. Ses amis lui offrirent un jour un petit singe et on le vit bientôt se promener partout en compagnie de ce singe. Puis on s’aperçut qu’il lui avait enseigné à aller voler des fruits et des légumes dans les vergers et les potagers des couvents, et les bonnes sœurs le prirent en grippe… » Devant l’expression d’émerveillement qu’il surprit peut-être sur mon visage, il minimisa son rôle de conteur : « Mais cette anecdote et cent autres vous la trouverez dans le Vasari… » Heureux Italiens, me dis-je, vous êtes en paix avec le passé, vous ne faîtes qu’un avec vos inscriptions antiques. J’avais senti quelque chose de malicieux dans la peinture du Rosso Fiorentino. Mon camarade eut un mot qui résumait tout l’art de ces maîtres : « Ce que l’on sent, en voyant ces tableaux, c’est l’energia. »

Je ne pus m’empêcher de provoquer l’intelligence de cet homme : « Et que dire des inscriptions à l’arrogance politique, fanion ou calicot qui crucifiaient la pierre ancienne à travers le pays? » Sa réponse me mit en paix : « Ni enthousiasme ni énergie. »


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