Catulle à Sirmione | Brussell-express

Catulle à Sirmione

Posted on 04 juillet 2013

Dans la chambre écrasée de chaleur, je lisais Ovide, feignant d’entendre ses sages conseils d’innamoramento. Aimer est un verbe et le verbe est action. Un graffiti de Pompéi dansait devant mes yeux : « Hic nihil futui. » La dévotion s’exprime jusque dans la débauche. La joie païenne est un bain de fraîcheur.

« Quand la chaleur m’étourdit, je vais à l’église ou au cinéma », m’avait dit mon hôte.

Les colonnes du scirocco m’avaient fait migrer à l’est, vers ce lac qui partageait deux antiques provinces : la Lombardie et la Vénétie. À la sortie de la gare, à Desenzano del Garda, sur la petite place qui avait une allure de carrousel, on respirait déjà un air d’orient. Les accents lombards et vénitiens ouvraient et fermaient leurs voyelles selon leur bon plaisir, voguant dans l’air comme un lâcher de ballons. Le bus longea le lac pendant une demi-heure jusqu’aux portes de la cité-presqu’île. Nous étions à Sirmione et j’eus envie de courir voir les murs de l’antique villa romaine où Catulle connut le bonheur.

Au matin, je reçus ce mot qui fit surgir devant moi un paysage de deux mille ans. On dirait que tous nos mouvements nous portent à aller à la rencontre du passé, ce vénérable géniteur.

« J’ai aimé le discours que fait Servillo à son amie radical chic, m’écrivait mon hôte depuis la métropole lombarde. Le film m’a plu, avec ses personnages un peu outranciers et l’ambiance de mélancolique indulgence dans laquelle ils baignent. C’est vrai, il ose quelques lieux communs, mais ils ne gâchent pas mon plaisir. Parce qu’ils sont sauvés par un fil d’ironie et par quelque chose d’humain. J’ai aimé cette Rome inattendue, nocturne, vide, monumentale et décadente. Un somptueux sépulcre. Même si je n’arrive pas à la voir ainsi. Rome est une ville qui ne me parle pas. Au fond elle ressemble à Milan : elle n’est que le fantôme de son passé, même si à Rome, le passé est là, qui continue à pourrir sous la lumière du soleil, tandis qu’à Milan il est mort et enseveli à jamais.

« À Rome, ils festoient encore avec les charognes de leur passé glorieux, mais ils savent profiter de la vie, à Milan on se croit évolués et cosmopolites, citoyens d’une ville nouvelle – et les seuls fantômes qui surgissent, c’est nous. Parce que nous vivons dans une ville qui a perdu son identité et que nous nous racontons des mensonges comme l’amie radical chic de Servillo. »

Au fond, Catulle, mon cher Catulle, était terriblement présent. Rome était partout dans cette péninsule qui avait débordé sur l’Europe entière.

« Te chiavasse! » L’obscénité de l’acteur napolitain jetée au visage de la demi-mondaine romaine explose comme un fruit mûr en bouche.

Je trouvai à l’hôtel un dépliant qui reprenait les paroles d’une des poésies de Catulle :

« Avec quel plaisir, avec quelle joie je te revois, Sirmione, perle des îles et des presqu’îles, parmi toutes celles qu’accueille Neptune dans la vaste et claire étendue des mers et des lacs ! C’est à peine si j’arrive croire que j’ai quitté les champs de la Thrace et de la Bitynie, et que je puis sans crainte te revoir. »

Derrière la vitre de la réception, je distingue sur un mur de l’arrière pièce mal éclairée un portrait du duce, à côté d’un crucifix. Ici on croit à un bréviaire simple : l’ordre et l’argent. Sur l’autre rive du lac, les ruines de la république sociale de Salò : hotels, salles de jeux, promotions immobilières. Les héritiers des Chemises noires se sont convertis au dieu du commerce. Il leur faut un messie plébéien. Catulle, preux enfant de la Rome impériale, encule les pieux boutiquiers (il a chanté ce verbe.) Et le sourire tout de grâce ancillaire de la femme de chambre allège les pensées. La roche fraie avec le buisson et un dieu nouveau nous rendra à la vie et au monde.




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