Passerelle Termini

Posted on 15 juin 2013

J’avais retrouvé l’écrivain du Sud au snack, sur le pont supérieur de la gare Termini. Nous nous installâmes sur la passerelle extérieure, d’où l’on voyait le théâtre du grand hall. Ce magma de lumières, d’affiches, de kiosques qui se livraient à une danse de cannibales sous nos yeux avait été filmé trente ans plus tôt par le vieux maître romain, le transfuge d’Emilie. Le présent qu’avaient vécu les saltimbanques de l’ère néo-réaliste s’éloignait, les formes du monde en noir et blanc de l’après-guerre qu’ils avaient connu s’estompaient, alors il fallut dessiner les contours d’un monde nouveau qui surgissait de nulle part, sinon du temps indéchiffrable, pour en conjurer les effets. L’écrivain insulaire, à qui j’avais donné rendez-vous entre deux trains, me dit d’une voix qui cherchait ses mots, parce qu’elle cherchait à saisir et à exprimer la réalité :

« Tous ces cinéastes de cette époque, ils avaient un vécu derrière eux, ils avaient connu des épreuves, ils n’avaient pas d’argent et ils arrivaient à faire des miracles avec un bout de pellicule. Ceux qui sont arrivés après eux n’avaient pas d’autre vécu que l’époque volatile dans laquelle ils étaient nés. Et pourtant… reprit-il après un silence un peu embarrassé, il y en aurait des choses à dire…

— Certes qu’il y aurait des choses à dire, lui répondis-je. Mais il nous faut franchir l’obstacle de la censure qui veille en nous. »

Deux chasseurs alpins prirent place à la table voisine, accompagnés de deux bonnes sœurs. C’est cela, le miracle, pensai-je. Que deux jeunes militaires puissent converser paisiblement avec deux religieuses venues d’Afrique ou d’Asie. Je m’adressai à l’une d’elles, au moment où son regard croisa le mien. Elle était en train de réviser sur une liasse de feuilles couvertes d’une écriture microscopique.

« Qu’étudiez-vous donc, ma sœur?, lui demandai-je devant mon collègue qui se tint coi.

— On va passer un examen à Milan pour être dirigeantes de notre congrégation, me répondit-elle dans un frais sourire.

— Dirigeantes? » m’interrogeai-je à voix haute. Elles éclatèrent de rire, entraînant dans leur joyeuse expression les deux militaires qui avaient suivi la scène. Puis, faisant une moue, la plus jeune leva le bras pour exprimer un geste d’indifférence :

« Dirigeantes… c’est un mot … »

Elle est là, la censure, me dis-je. De ne pas oser entrer dans la vie de ces femmes et leur demander comment elles voient notre monde.

La veille, à Naples, j’avais voulu revoir le Christ voilé, cette apparition minérale, à la Chapelle Sansevero. Je m’étais arrêté, interdit, devant le monument. À deux pas en arrière, un écran de téléviseur perché sur un mannequin enrobé d’une robe de mariée envoyait ses mimiques. Un visage de femme éploré égrenait de manière convulsive un chapelet de lamentations. « De quoi s’agit-il? » avais-je demandé à la gardienne. « C’est une installation qui exprime la douleur d’une mère qui a perdu son fils sur un chantier », m’avait-t-elle expliqué sur un ton austère qui n’appelait pas de commentaires. J’avais insisté : « Mais qu’est-ce que cette icône moderne vient faire dans ce lieu sacré? » La gardienne avait voulu me raisonner : « La Vierge, c’est cette mère… Le Christ, c’est son fils, assassiné par les mêmes philistins… — Mais c’est un acte de propagande, où est la dévotion? m’étais-je exclamé, un peu benêt. — Eh vabbè, m’avait-elle répondu d’une voix lasse, c’est une jeune artiste, il faut bien les aider… » Je n’avais pu me retenir : « Aider la carrière d’une gamine en étouffant la prière? » Mais son regard plein d’indulgence m’avait fait m’incliner. Elle avait vécu plus que moi, cette ineptie ne l’effrayait pas davantage.

Depuis la passerelle, je contemplais la scène, vingt pieds plus bas. Un décor de tournage hors prix était offert : « Roma Termini. » Une divagation d’Alberto Lattuada sur la Milan des années soixante me revint : « une city un peu futuriste, un peu provinciale, un mélange entre le risotto et l’acier. » Plus au sud, un demi siècle plus tard, on sentait encore le fumet de la pastasciutta au milieu des convulsions d’une Europe fantôme.


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