Hotel Savoia

Posted on 08 juin 2013

La statue équestre de Christophe Colomb, qui surgit à la sortie de la gare de Gênes, renvoie à des temps proches et lointains. La découverte de l’Amérique, c’était l’instant d’avant. L’esprit d’aventure et ses promesses infinies nous avaient quittés pour un autre monde. Mais cet autre monde était peut-être à notre portée, si l’on oubliait de trembler. « Gênes et Florence me scient, écrivait le consul de Civitavecchia. Ne restent que Milan et Venise. »

Je venais de faire mes adieux à Milan, nom auquel j’avais tenté de m’attacher. De Venise, je m’étais laissé chasser par les mœurs d’une province fière et souveraine. Me restaient les villes de mon passé, les lieux de mon baptême italien : Gênes et Naples. Communion l’année de mes quinze ans, à deux heures de train de la frontière française, puis confirmation, cinq ans plus tard, quelques centaines de milles plus au sud. Comme les abords de la gare de Naples, ceux de la gare de Gênes vous apaisent par leur allure désolée. Dans cette ville, le port vous tire vers l’ailleurs. Vues depuis la côte, la Sardaigne et la Corse sont deux sœurs insulaires, plus proches l’une de l’autre que des rives du continent. L’Hotel Savoia se dressait derrière la statue de l’explorateur génois – ici que je m’arrête : qu’il est doux de reconnaître l’appartenance à une cité, à un peuple. Souvent, j’avais songé à la parenté de ces deux républiques maritimes, Gênes et Venise, à travers leurs deux héros, Colombo et Marco Polo. Savoia, ce nom résonnait d’une antique héraldique; l’architecture nobiliaire de l’hôtel accusait quelque lassitude – on regarde vers le passé comme vers une mère antique à qui l’on doit toujours des comptes. Le réceptionniste parlait avec un étrange accent piémontais, que j’avais entendu pratiquer sur les rives du lac Majeur : la r subissait une mutation en v, « Buongiovno », comme dans le russe de Lénine, « Vevolutsia. » Curieusement, il avait la même barbichette taillée en pointe et deux petits yeux lucifériens. Campé derrière sa guérite, il aurait pu adresser un discours enflammé aux anonymes âmes qui poussaient leur errance à travers le lobby. Je regardais de plus près le décor : l’hôtel semblait appartenir à une autre ère, vestige d’un passé glorieux et impitoyable, il continuait à voguer, la voilure baissée, à travers les eaux incertaines d’un présent moins glorieux et tout aussi impitoyable. Je me divertis à discuter comme un maquignon le prix de la chambre; il était tard, il y avait peu de mouvement dans le lobby. On finit par me gratifier d’une chambre au dernier étage, qui donnait sur la place et la gare. J’avais depuis la fenêtre une échappée sur les caténaires et les rails de la ligne côtière, qui fut mon rite d’initiation ferroviaire, de Vintimille à Gênes, une promesse de sensualité aux premiers matins de l’adolescence.

Gênes avait gardé dans mon souvenir une odeur de putains et de vieux lichen; ces créatures se confondaient l’une l’autre, liées au cycle de la lumière, des marées et des saisons. J’avais laissé derrière moi, quelques mois plus tôt, Marseille, autre ville orientale où l’on continuait à parler un italien médiéval chaussé de vocables français. « La vieille ville » – « La vecchia città » : je balbutiais ces mots d’italien avec ivresse sans réussir à me faire comprendre, lors de mon premier abordage de la place forte ligure, ce jour d’été de l’an 1971; des passants s’étaient disputés pour m’accompagner vers les ruelles du « centro storico. » Des décennies étaient passées. Je voulus revoir ces ruelles et leur monde. Des femmes sur le seuil des portes parlaient un espagnol des tropiques, c’était le castillan de Saint-Domingue, « la patate chaude dans la bouche » qui ramollit toutes les consonnes. J’entrai dans un bar qui tenait lieu de repaire aux filles. Au détour d’un bavardage, j’entendis une de ces mulâtres aux chairs généreuses s’exclamer : « Eh’pagna, ya la van a ‘hutar del ‘hontinente! » « Ils vont finir par jeter l’Espagne hors du continent. » Cette philosophe n’avait pas parlé de l’Europe, mais du continent. Le tenancier, un marocain de l’Atlas, lui répondit par une saillie en castillan colonial. Je me fis resservir une portion de thé, dans lequel macéraient jusqu’à distillation des feuilles de menthe fraîche; les vocables andalous qui remplissaient l’échoppe renforçaient le goût du breuvage. J’eus le sentiment quelque instant de n’avoir jamais quitté ce bar, cette ruelle du vieux Gênes où j’avais débarqué quarante ans plus tôt en quête d’une vie nouvelle, c’est-à-dire de l’inconnu. Le soir, à la fenêtre de ma chambre, face au spectacle en surplomb du mouvement des autos et des convois, je chérissais cette énigme toujours vive : un lendemain si proche et si aimable.


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