Champs phlégréens

Posted on 26 juin 2013

La gare de Montesanto, à Naples, se trouve dans le cœur de la vieille ville, dans le quartier populaire de Montecalvario. Ici “populaire” veut simplement dire que dans ces rues, dans ces maisons, sous ce ciel, entre ces étals de poissons, de fruits et légumes, dans la sueur et les odeurs se meut un peuple en vie; à la vie, aucune revendication n’est attachée que la vie elle-même. La Cumana, tel est le nom de la ligne ferroviaire qui dessert les Champs phlégréens. Je me demandais lequel de ces deux noms – Campi flegrei, Cumana – m’avait entraîné à faire ce voyage jusqu’à Pozzuoli – Pouzolles – sur la côte phlégréenne. Et sur la route de Pozzuoli, sur la colline entre Mergellina et Fuorigrotta, à l’entrée d’un vieux tunnel romain qui porte le nom de Grottavecchia ou encore Cripta napoletana, dans le quartier de Piedigrotta, se trouve la tombe de Virgile. À Posillipo, au Pausillipe – « du grec Pausilypon : “où finissent les chagrins” », me rappelle mon vieux guide anglais dans une note à peine déchiffrable. Je n’en demandais pas tant. Je me souvins des mots de Virgile qui m’avaient frappés sur un mur à Mantoue : « Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc Parthenope – Mantoue m’a vu naître, Les Calabrais m’ont enlevé, aujourd’hui Naples est mon fief. » D’où me venait ce sentiment que Virgile était vivant? Cet “aujourd’hui” d’il y a deux mille ans était mien : une ville de l’orient chrétien m’avait vu naître, une tribu d’occident m’avait enlevé, Naples était mon royaume. Je marchais parmi la foule, remontant la ruelle dégorgeant de vivres et de femmes qui enfantent et font vivre, et je compris qu’ici, tous étaient Epicuriens, amants de l’individualité sacrée, ceux-là mêmes qui accompagnèrent Virgile de leur amitié et de leur don pour la vie.

« La Solfatara », avais-je demandé à un voyageur de la Cumana – et déjà je voyais ces cratères s’ouvrir au bord de la mer et exhaler leur fumée blanche. Les Champs phlégréens, cette terre brûlée, s’étendaient à travers toute l’étendue du golfe de Pouzzoles. Cette suburbia appartenait aux dieux de la mythologie. En descendant du train, les dieux de toutes parts s’affairaient sans s’occuper de notre présence. « La Solfatara? » Un taxi était prêt à m’y conduire. Nous grimpâmes la route depuis laquelle s’ouvrait une vue sur le golfe et je compris les cris et les gesticulations, à la sortie de la petite gare, d’un inverti qui hurlait en se contorsionnant à une grosse femme : « Salerne! Elle ose me parler de Salerne! Mais vous avez vu Pozzuoli! Mais vous avez vu cette merveille! » Et il cherchait des yeux l’approbation de quelques égarés qui s’étaient mêlés au spectacle, en y joignant un geste obscène. J’y étais allé moi-même de mes grands gestes, jouant de mon influence sur le public, comme pour dire : « Elle vient nous parler de Salerne, la pauvre dame… Mais vous avez vu notre Pozzuoli? »

La question inévitable tomba de la bouche de mon chauffeur de taxi :

« Et vous, d’où vous venez? Vous avez la parlata stretta – un accent serré. »

J’eus une illumination. Ces mots me vinrent comme soufflés par un bon ange :

« Je suis Italien de l’étranger. De l’exil. De la diaspora. »

Après les avoir prononcés, je sentis la simple vérité de ces mots – qui ne pouvait être démentie que par les apparences.

« Australia? » me lança mon camarade en me fixant d’un sourire complice dans le rétroviseur.

« No, Svizzera! » répondis-je d’un trait. « Une petite Australia! » ajoutai-je inspiré.

« Bella, la Svizzera… » murmura mon homme rêveur.

Puis il arrêta son véhicule sur une butte. Nous étions en surplomb de la Solfatara. Il alluma une cigarette et observa un silence respectueux, aspirant avec concentration une longue bouffée qu’il garda quelques secondes en bouche en s’exerçant à une mimique avant de l’expirer lentement.

Nous restâmes un moment à regarder le spectacle aux allures irréelles de cette bouche de terre béante d’où s’élevaient des nuages de fumée, comme pour nous dire que les cendres du passé étaient encore vives – qu’un monde était là, à nos pieds, qui nous parlait et nous disait ses secrets. Depuis huit jours que j’errais dans Naples et ses alentours, le temps était à l’orage. Quelques gouttes se mirent à tomber, qui nous tirèrent de notre rêverie. Mon camarade me proposa de pousser l’excursion jusqu’au lac d’Averne. La route contournait le temple de Serapis, l’ancien marché romain; l’aspect de ruines donnaient à ce lieu une plus grande réalité, une plus grande majesté, que s’il eût été reconstitué; on n’aurait nullement été étonné de voir des voitures à bras poussées par des forts faire leur entrée dans ce théâtre aux victuailles. Au milieu des colonnes mutilées, la nourriture retrouvait son lien avec le sacré, avec l’offrande. J’avais l’impression que mon chauffeur savait, sentait comme moi toutes ces choses – qu’il les vivait. Le lac d’Averne surgit sous nos yeux, eau muette au milieu d’une végétation touffue. L’orage éclata au moment où nous garâmes contre un parapet et nous vîmes un bref instant les remous des eaux battues, puis les vapeurs qui s’élevaient au moment de l’accalmie. Quelques minutes plus tard, mon chauffeur me laissait à la gare de la Cumana. La ville, les quais, les rails étaient détrempés. Quelques personnes avaient été surprises par l’averse et riaient encore de ce joyeux imprévu. J’avais le sentiment d’être allé me recueillir sur la tombe de lointains parents, que j’avais retrouvés. Et ils m’avaient parlé. Si l’avouer m’eût fait passer pour fou aux yeux des mortels, le nier eût été m’exclure du règne des vivants.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express