Supplique au Parti dévot

Posted on 13 mai 2013

« On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras. » Molière, Le Tartuffe.

« Ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. » Dom Juan.

Discours d’Alexis de Tocqueville du 29 janvier 1848 à la Chambre des Députés:

« …On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous.

« Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. (…) Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières (…) Ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? (…) N’entendez-vous pas qu’on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables? Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions prennent racine, (…) qu’elles doivent amener tôt ou tard (…) les révolutions les plus redoutables?

« Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan…

« Songez, Messieurs, à l’ancienne monarchie; elle était plus forte que vous et cependant elle est tombée dans la poussière. Et pourquoi est-elle tombée? Pensez-vous que ce soit le fait de tel homme, le déficit, le serment du Jeu de Paume, La Fayette, Mirabeau? Non, Messieurs, il y a une autre cause : c’est que la classe qui gouvernait alors était devenue, par son indifférence, par son égoïsme, par ses vices, incapable et indigne de gouverner.

« Voilà la véritable cause.

« Est-ce que vous ne sentez pas que le sol tremble à nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas… que dirais-je?… un vent de révolution qui est dans l’air? Ce vent, on ne sait où il naît, d’où il vient, ni, croyez-le bien, qui il enlève : et c’est dans de pareils temps que vous restez calmes en présence de la dégradation des mœurs publiques, car le mot n’est pas trop fort.

« Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d’ici à un an, à un mois, à un jour peut-être? Vous l’ignorez, mais ce que vous savez, c’est que la tempête est à l’horizon, c’est qu’elle marche sur vous; vous laisserez-vous prévenir par elle?

« Je ne suis pas assez insensé, Messieurs, pour ne pas savoir que ce ne sont pas les lois elles-mêmes qui font la destinée des peuples; (…) non, Messieurs, c’est l’esprit même du gouvernement. Gardez les lois, si vous voulez; quoique je pense que vous ayez grand tort de le faire, gardez-les; gardez même les hommes, si cela vous fait plaisir : je n’y fais, pour mon compte, aucun obstacle; mais, pour Dieu, changez l’esprit du gouvernement, car, je vous le répète, cet esprit là vous conduit à l’abîme. »

« Ces sombres prédications, écrit Tocqueville dans ses Souvenirs, furent accueillies par des rires insultants du côté de la majorité. L’opposition applaudit vivement, mais par esprit de parti, plus que par conviction, note-t-il avec cette froide lucidité qui est la marque de son esprit. La vérité, conclut-il, est que personne ne croyait encore sérieusement au danger que j’annonçais, quoiqu’on fût si près de la chute. »

Tocqueville se rappelle qu’en descendant de la tribune, un député le prit à part et lui dit : « Vous avez réussi, mais vous auriez bien plus réussi encore si vous n’aviez autant dépassé le sentiment de l’assemblée et voulu nous faire si grand’ peur. »

Comme il est bon, parfois, de dépoussiérer ses étagères et de se heurter aux voix du passé : là où les uns voient matière à effroi, d’autres voient le salut.


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