Soirée italienne

Posted on 05 mai 2013

« Dai, elle t’a inspirée, cette soirée? » Je pensai : « Comme il est doux de dire “merci”. » Surtout quand le mot pour le dire est “grazie”, peut-être parce que le mot vit sa vie et se prête à la nôtre pour exprimer nos intentions les plus profondes. Grazie, cara Marina.

L’intérieur de l’Istituto italiano di Cultura, rue de Grenelle, a quelque chose d’un salon désuet. On y entend flotter dans l’air comme un vieil air de clavecin mal accordé, qui panse toutes les craquelures des murs et des plafonds ornés de peintures, de miroirs et de moulures. « Et de nos cœurs », aimerions-nous dire encore, si l’on ne craignait d’illustrer le ridicule. Voyez l’injuste privilège, un bon ange nous a exonérés de ce souci.

De quoi nous avons parlé? De l’Italie – des Italies – c’est-à-dire du monde. Un Français en Italie, l’Italie à Paris – personnage à l’ombre d’un autre personnage; un hôte s’exprime sur sa passion avec des mots, d’autres hôtes lui répondent des yeux avant d’ouvrir la bouche. L’amitié est là, qui précède les mots. D’un côté de la salle, sur une estrade en surplomb d’un pied des immenses fenêtres qui donnent sur les jardins et le ciel, deux protagonistes; de l’autre, assis dans une semi pénombre, quarante ou cinquante individus venus pour entendre une histoire dans laquelle ils baignent déjà par affection pour le sujet, qui répond à une certaine disposition du cœur, qui penche davantage pour la clémence que pour le châtiment. Cela s’appelle la douceur. Le spectacle est dans la salle obscure autant que sur la scène. À ce moment, je me suis souvenu du génie du cinéma néoréaliste italien où, sans manifeste, sans idéologie, tout le monde était acteur. Je me suis souvenu qu’être acteur, c’était être acteur de sa propre vie, c’était se retrouver dans l’autre, dans chacun de nous, dans nos peines comme dans nos enchantements, c’était être vivant et rendre grâce à la vie. Que la simplicité est loin du vedettariat des barricades et des cortèges de mode ou de rues.

Et le plus beau moment de cette soirée, cara amica, fut quand surgirent de la pénombre quelques interpellations : plus la question est belle, moins on sait y répondre – parce qu’elle nous surprend, parce qu’elle nous instruit. Au fond, peu importe la question, peu importe la réponse, on oublie ce qui s’est dit parce que l’on goûte au nectar humain de l’échange, dans le silence qui flotte au-dessus des têtes comme une ultime note suspendue, une note qui fait entendre toutes les notes, s’étirant en tout sens au gré des regards et des respirations.

Merci à vous, noble femme de Bolzano/Bozen, qui me rappelâtes un lointain hommage à un poète de votre cité, qui écrivait des poésies érotiques en dialecte puster. Et à votre époux – « Eh, ma quello è l’ambasciatore T… » entend-on murmurer en coulisses – votre époux qui se présenta comme « un authentique vénitien » et douta que les Vénitiens d’aujourd’hui se reconnaîtraient dans cette Venise byzantine que j’ai eu à cœur de voir et d’aimer. Dans l’aurore des Habsbourgs se sont unies vos âmes. Tout se joue toujours dans les coulisses. Et les mots et les noms, jamais figés, divulguent des accents nouveaux sous un jour particulier.

Ce soir-là, je compris mieux les mouvements d’une caméra. Comme en littérature, le cinéma est un travail sur le temps, et la lumière, les plans intérieurs ou extérieurs, les silhouettes, les sons qui se chevauchent et dominent modèlent sans fin cette matière.

« Lei ci ha fatto amare l’Italia! » Plus qu’un compliment, on entend un mot doux, d’une étrangère surprise que vous ayez touché son cœur en parlant de son pays. Et nous nous guérîmes mutuellement, au cours d’un dîner aux câpres, de l’immodeste chagrin de la patrie.

« Nous venons de ce pays hypocrite, comme disait de Rome votre ami Stendhal », s’épancha-t-elle avec un sourire généreux. Son époux, un homme de grande allure, était de Naples – « pays peuplé de démons » disait encore Beyle – mais ne semblait nullement napolitain, il eût passé pour un aristocrate écossais. Ils paraissaient s’aimer de la façon la plus naturelle du monde : il n’y avait qu’à les entendre se répandre en anecdotes sur le vaste théâtre napolitain. Chaque anecdote était un voyage et dans une de ces storielle, m’apparut le plan de la scène finale, une scène qui raconterait à l’infini mille autres histoires : par une nuit chaude d’été, sur la côte amalfitaine, des femmes, des hommes, des enfants sortent de chez eux, un siège pliant sous le bras, et s’assoient en cercle pour une veillée sur la piazza. L’air suave résonne de leurs récits qui coulent comme une source de l’immémoriale tradition orale. Nous voilà tous réunis enfin. Il n’y a plus que des vivants sur cette terre.


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