Les voix de Naples

Posted on 27 mai 2013

Je venais de m’abriter à l’arrêt du bus d’une soudaine pluie diluvienne quand je reconnus cette imprécation : « Iam’ a ffà amore? » Il y avait davantage de suggestion que d’interrogation dans ces mots prononcés d’une voix naturelle. Vingt-quatre heures après mon arrivée, je venais de trouver mon ancrage à Naples. Ces mots, je les avais entendus quelque trente ans plus tôt, quand les putains exerçaient encore dans les ruelles de la vieille ville, où j’habitais à l’occasion. Quand je me confiai de cette apparition, quelques heures plus tard, à une Napolitaine que j’étais allé retrouver, elle se souvint, elle aussi, d’une scène de cette époque de la fin des années septante. Elle devait retrouver une amie piazza Dante. Il y avait des filles qui s’offraient tout autour de la place. « Je me faisais la plus discrète possible, me raconte-t-elle, feignant de lire, la tête enfouie dans le journal, quand je vis s’avancer vers moi une femme enceinte jusqu’aux dents, qui me dit : “Signora, vous ne pouvez pas rester ici.” (Elle me rapporte ces mots en napolitain, et il m’est impossible de transmettre l’émotion poétique de la langue.) Je n’eus pas le temps de m’éloigner de cinquante mètres, poursuit-elle, qu’à nouveau je vois cette femme qui vient vers moi et me répète d’une voix ferme que je ne pouvais pas rester où j’étais. Devant l’incompréhension qui devait se lire sur mon visage, elle m’implora alors d’une voix pleine de commisération : “Luate o pane a vocca e guaglione!” (Vous ôtez le pain de la bouche de ces pauvres filles.) C’est alors que je compris ce qu’elle voulait me dire. — “Signora, cherchai-je à m’expliquer avec les mots les plus justes possibles, je ne fais pas votre travail, j’attends simplement une amie avec qui je vais au cinéma. — A fii’, s’exclama-t-elle, mais nous, on ne veut pas vous déranger, soyez gentille, allez plus loin!” J’avisai alors une boutique de fleurs qui était encore ouverte, me dit mon amie Tina, et je demandai à la fleuriste : “Vous acceptez de m’héberger dans votre boutique quelques minutes? Parce que je n’ai pas le droit de rester sur la place…” Elle me regarde et rit de bon cœur : “Hai capi? »

Comme à chacune de mes visites, je vais m’endormir un moment sur mon lit, celui que j’occupais quelque trente ans plus tôt. À l’intérieur, tout est silence; dehors, la vie fait entendre mille voix, ses conversations, ses cris.

Je descends la via Santa Teresella, puis je traîne le pas via Toledo, naviguant d’un trottoir à l’autre. Une affiche devant un palazzo montre un portrait du Caravage; je gravis quelques marches et suis attiré par une guide en uniforme qui commente les lieux à deux couples de touristes des provinces du Nord. Elle est de petite taille, elle a les cheveux frisés et longs, un nez pointu et des petits yeux émeraude perçants : je reconnais en elle un type de beauté de l’Italienne méridionale, une beauté rebelle à la plasticité contemporaine : à mille lieues du fugitif, étrange et troublante, elle vous ancre en elle sans même un regard. Je l’imaginais un peu Etrusque ou Byzantine.

« Vous pouvez vous joindre à nous », me dit-elle comme elle invitait le petit groupe à monter au piano nobile. Peu à peu, la figure du Caravage dans sa bouche prenait forme, s’animait. Cette femme vivait ce qu’elle racontait parce que c’était son histoire – et parce que c’était son histoire, il lui était donné d’en faire l’histoire des autres, de ceux qui voulaient y entrer. Nous suivions le Caravage dans sa fuite, de Rome à Naples, de Naples à Malte, de Malte à la Sicile et l’Europe semblait infiniment vaste dans sa cohorte de petits royaumes despotiques – pour qui fuyait. « Le Caravage peignait simultanément la cause et l’effet dans ce qu’il voulait raconter », nous dit notre guide. Burckhardt, je crois, dit qu’il voulut montrer les grands moments de la vie d’une époque, ou de l’histoire sainte, à travers des personnages du peuple. Et Naples se prête aux voix du passé. J’entendais non seulement le Caravage s’exprimer dans la bouche de ma guide, mais aussi bien les mendiants, les putains, les apôtres et les saints qui l’inspirèrent. Les objets, les gestes les plus simples de la vie quotidienne se montraient sous une lumière nouvelle, dans une sainteté modeste, à la portée de chaque homme. Le monde réel et trivial recélait des trésors.

« J’ai connu une Napolitaine qui vous ressemblait, ne pus-je m’empêcher de me confier à ma guide. C’était l’année de votre naissance, peut-être. »

Elle me regarda de ce sourire qui a l’art de vous tenir à distance autant qu’il peut exprimer de sympathie.

« A proposito, io sono A… e sono del 78 », me défia-t-elle avec courtoise.

— C’était en 1978 et elle s’appelait A… », lui répondis-je en baissant les yeux.

Elle acquiesça et me tendit une main franche, avant de se se retirer avec un « Buona giornata! ». Je vis sur son visage toutes les Madones du Caravage. Dans sa voix, j’entends toutes les voix de la Création.


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