Une prière autobiographique

Posted on 28 avril 2013

Une camarade de lettres que je n’avais plus entendue depuis longtemps me surprend en venant prendre de mes nouvelles : « Que devenez-vous? Vous écrivez toujours des choses autobiographiques? »

Il fallait entendre le mot comme une pique – amicale, bien entendu. Paris est une immense arène où l’on dispute d’heure en heure une incessante joute. Avant de répondre à une question, la politesse voudrait que l’on y réfléchît. Je me mis à froncer les sourcils devant l’excellente artisane es-lettres françaises qui déjà était passée à un autre propos, empreint d’une sympathie nonchalante.

« Tout est autobiographique, à commencer par notre mort, marmonnai-je à voix haute. Je raconte des histoires sous la forme de ce que les Anglais appellent « essays. »

Je reconnais que ce genre a été à peu près abandonné chez nous depuis Montaigne, un de nos derniers seigneurs lettrés qui pouvait encore jouir de son insouciance et nous faire partager les vérités qu’il découvrait en chemin. Dans la littérature anglaise, l’essai recouvre tous les moments de la vie humaine, toutes les préoccupations, la première d’entre elles étant précisément le fait que nous mourrons – question métaphysique, ne nous en déplaise. Ainsi, l’on peut déduire que la prière, dans sa forme écrite, appartient au genre de l’essai, tout comme le sermon, tel qu’il s’exerce sous la plume de Samuel Johnson :

« Le grand facteur de l’union entre l’âme et son Créateur, c’est la prière; la prière dont la nécessité est telle que Saint Paul nous exhorte à prier sans cesse; c’est-à-dire à maintenir dans notre esprit une constante dépendance par rapport à Dieu, et un désir constant d’avoir recours à son aide – ce qui équivaut à une prière constante. » (Second Sermon).

Pour aimer, pour prier, pour écrire, pour nous voir nous-mêmes tels que nous sommes et nous perfectionner un tant soit peu, il nous faut atteindre l’insouciance d’un Michel de Montaigne; être insouciant – c’est être prêt à mourir.

Un bon maître tel que Montaigne nous aide à nous hisser à cet état :

« Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict). Si nous le croyons, je ne dy pas par foy, mais d’une simple croyance, voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyons et cognoissions comme une autre histoire, comme l’un de nos compaignons, nous l’aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l’infinie bonté et beauté qui reluit en luy; au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. » Essais, II, XII.

Et comme tout se prête à digression, notre ignorance du proverbe cité par Montaigne nous conduit aux lumières philologiques d’Eloi Johanneau; l’académicien celtique donne dans ses Mélanges d’origines étymologiques cette définition, s’indignant au passage de la corruption du mot jarbe (gerbe) en barbe :

« Faire gerbe de fouarre à Dieu » : payer la dîme à son curé avec une gerbe battue dont on a fait tomber le grain. »

J’aime à suivre l’exemple de Pope et de Swift, ces deux amis qui, tout à leur mission éducatrice, dissertaient de choses et d’autres en se promenant et s’accordaient à trouver, entre deux digressions pleines de légèreté, un sens déterminant à leurs idées maîtresses : je me laisse conduire par mes pensées vagabondes, sous l’effet d’une pique.

De même qu’un poème peut se cacher dans une prose de reportage, on peut trouver, au détour des pages d’un roman, un essai, c’est-à-dire une réflexion, une méditation.

Je caresse le dos d’un livre sur l’étagère, qui s’ouvre au milieu d’un chapitre des Mimes. Sous mes doigts, tel un aveugle, je sens les mots bourdonner de toute leur vitalité :

« La confusion avait fini par étendre son emprise sur nous tous. Nous ne savions plus si nous avions créé le mouvement ou si c’était le mouvement qui nous avait engendrés. Pleins d’enthousiasme, nous avions aboli un ordre, sans jamais définir notre objectif. Et c’était arrivé dans vingt pays : la concrétisation du concept de “peuple”, l’humanité du politicien, cette preuve aberrante de la vérité du politicien.

« De quoi parlions-nous? Nous étions, comme il se doit, de gauche. Nous étions socialistes. Nous défendions la dignité des travailleurs. Nous défendions la dignité du désespoir. Nous défendions la dignité de notre indignité. Des phrases toutes faites que nous avions empruntées! Gauche, Droite : quelle importance cela pouvait-il avoir? Nous parlions en honnêtes hommes. Mais nous utilisions des phrases toutes faites, empruntées, qui nous permettaient d’échapper à la pensée, à la réalité que nous voulions montrer aux gens et que nous n’osions maintenant regarder en face nous-mêmes.

« Ils promettaient d’abolir la pauvreté. Ils promettaient de nationaliser toutes les compagnies étrangères. Ils promettaient de jeter les Blancs à la mer et de réexpédier en Asie tous les asiatiques. Ils promettaient, ils promettaient, et leurs promesses attisaient la frénésie des prédicateurs de rues qui électrisaient leur public avec la vision d’un monde de richesses, inaccessible, qu’ils voyaient exploser dans une boule de feu. Notre succès était la cause de ce désordre que nous craignions chaque jour davantage. »

De Montaigne à Pope et à Swift, de Johnson à Naipaul, la même prière qui mendie la vérité s’élève vers le ciel.


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