Révélation de la Padania

Posted on 07 avril 2013

« Tu iras voir le monde de Palladio à Vicensa… » Comme toujours, en tout lieu, la première vision du pays est la gare – monument abandonné au bout d’une longue allée que l’on remonte pour s’aventurer dans le centre historique : car  nous voulons qu’on nous raconte une histoire. C’est le dernier jour d’un long séjour en Vénétie, qui a embrassé toutes les saisons, de la Toussaint à l’Assomption. La “r” mouillée du parler vénitien virevolte dans la glotte comme un poisson tombé au fond d’un puits. Ici le Nord est partout, un Nord-Est qui penche vers l’orient de l’Europe. Le froid est pinçant en ce premier dimanche de printemps encore engourdi dans l’hiver. La lumière et l’air ont l’empreinte d’un ciel de Baltique. Une marée de nuages se retire vers le large. Le soleil réfléchit sur la pierre et le passant y lit ses pensées. Le journal est radical dans la taverne aux mets traditionnels et la tribune ecclésiastique cruellement réformiste est démentie par la consistance de la polenta. La ville fait entendre un timbre sourd, magnétique, qui résonne dans les tempes. Elle interpelle le visiteur : « C’est moi que tu viens voir ? » semble murmurer cette coquette. « Je n’écris que quand je n’ai plus ni jambes ni pieds », avouait le touriste milanais qui courut l’Italie. Il faut vivre l’émotion pour la vivre, puis la revivre pour l’écrire. Se souvenir, c’est voyager dans le temps ; écrire, c’est travailler cette matière, le temps.

Au milieu d’une mésaventure qui m’a porté en pleine nuit devant le quai 90 de la gare de Brigue, d’où part le dernier train pour Iselle di Trasquera, premier pays d’Italie au-delà du Simplon, je me suis souvenu de Vicensa, nom magique et familier, je me suis réclamé d’elle auprès des cheminots qui remontaient en fin de journée chez eux, « de l’autre côté ». J’ai revu le visage de cette femme dont l’âge respectable appuyait encore la beauté, dont la coiffure et les vêtements, portés par elle, honoraient la bourgeoisie d’un sceau de morale antique. L’élégance, trait d’esthétique, est un don à la cité entière, un sourire à l’étranger qui demande son chemin. L’étranger se présente simplement comme un étranger, car c’est ainsi qu’il peut goûter à la cordialité, premier geste d’hospitalité, c’est ainsi qu’on la lui peut offrir. La rénovation de la Basilique venait d’être achevée, lui apprend cette apparition d’une autre ère, une ère tellement vivante. « La galerie est ouverte aux visiteurs pour célébrer cet achèvement », me dit-elle. « Il faut que vous y alliez vous promener, insiste-t-elle. De là-haut vous verrez tout Vicensa. »

Et de là-haut, Vicensa m’est apparue, et l’âme du Nord aux couleurs d’un Midi septentrional. L’Europe médiévale réaffirmait son ordre sacré dans la souveraineté d’une province. Depuis la galerie de la Basilique, nous étions à l’altitude idéale pour recevoir cette révélation.


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