Reddition

Posted on 14 avril 2013

L’autre soir, je perdis l’intercity pour Milan en gare de Brigue, pour cause de rêverie : j’étais plongé dans la lecture de L’Impronta dell’editore de Roberto Calasso, buvant une bière au buffet de la gare du chef lieu valaisan. Qu’à cela ne tienne, je m’obstinai à vouloir passer la nuit de l’autre côté du col du Simplon et sur le coup de minuit, je me retrouvai devant le quai 90, d’où partait la dernière navette pour Iselle di Trasquera, premier avant-poste transalpin; de la gare piémontaise aux airs d’abandonnée, un bus porta notre maigre groupe d’égarés sous une pluie battante jusqu’à Domodossola. Allais-je passer la nuit à l’hôtel de la gare pour y poursuivre ma lecture? Un taxi attendait à la sortie du hall à peine éclairé, le moteur en marche, les phares allumés, les essuie-glaces battant la mesure au ralenti. Je me mis à discuter avec lui le prix de la course pour Milan : « J’attends un client pour Pavie, me répondit-il. Voyez avec lui si il veut partager la course. » Le client fit défaut. L’homme m’offrit alors de me conduire à Milan à bon prix. « Vous n’allez quand même pas passer la nuit à Domo? » soupira-t-il en m’observant de plus près. Apparemment, je n’avais pas le profil pour un tel séjour. Il était accompagné de sa fille, Diana, huit ans, qui gigotait sur le siège avant. « Mais elle n’est pas couchée, à cette heure?, m’enquis-je. — Ce sont les vacances, me répondit-il d’un ton affable. Ça la sort un peu. À Milan, avant de repartir, on ira prendre un chocolat chaud dans un hôtel — Vero, Diana? » Splendide race humaine.

Nous partîmes sous un orage de l’ire des cieux. Et c’est dans cette position, assis sur le siège arrière du minibus Mercedes qui accusait quelque trois cent mille kilomètres au compteur, le nez à la vitre ruisselante, que pendant un peu plus d’une heure souvenirs et réflexions issus de ma lecture du livre de don Roberto se déversèrent en moi.

En remontant le Corso Magenta, je saluai l’apparition de Santa Maria delle Grazie, désormais une vieille confidente, une voisine de l’Antica Locanda où j’étais hébergé.

Et ce fut elle, cette grande dame aux joues rosées, qui me souffla à l’oreille toute la morale qu’il y avait à entendre dans les pages de cette confession : il fallait y lire le fier aveu d’une reddition. Jusqu’aux derniers jours de la guerre froide, on pouvait encore rêver aux braises de la Mitteleuropa; il était permis, dans le grand silence froid qui recouvrait les défunts empires, de faire surgir les ombres de Joseph Roth, de Karl Kraus, d’Alfred Polgar, de Vassili Rozanov; on pouvait donner la parole à Ceszlaw Milosz, à Zbigniew Herbert, à Joseph Brodsky, à Adam Zagajewski et contempler depuis la fenêtre d’une page bourdonnante de lettres l’immensité du continent européen – le temps figé de l’ère soviétique nous rattachait métaphysiquement au passé, nous offrait un corridor. Au moment de la chute du Mur mouraient Serguei Dovlatov et Venedikt Erofeev, et déjà l’on ne pouvait plus lire le Tchekhov en exil ou l’histrionique poète de l’ère soviétique : les feux crépitants des néons des tables de jeux occidentales nous aveuglaient. La liberté soudaine emportait tout sur son passage, tel un torrent de feu. Le numérique a fait plier les dictatures amorphes plus efficacement que l’atomique. Nous ne voulions pas de cette liberté-là – de cette prison-là. L’amour de la liberté nous fait haïr et rejeter cette liberté illimitée au goût de censure amère. L’émotion de découvrir un Egon Friedell, un Anton Kuh, un Joachim Ringelnatz, une Mascha Kaleko devra désormais être un acte secret. Mieux vaut la reddition que continuer à lutter contre un adversaire qui n’en est pas un puisqu’il ne représente rien ni personne. Nous avions le « Tous contre tous » des bolchéviques, mais il nous manquait un morceau de l’énigme : serait-ce parce que chacun rivalise à n’être personne dans le « grand monde libre »?


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