Sept milliards d’humains, et moi, et moi, et moi… (Hommage à Stéphane Hessel) | Brussell-express

Sept milliards d’humains, et moi, et moi, et moi… (Hommage à Stéphane Hessel)

Posted on 12 mars 2013

« Hey Brussels! veinard de fils de p… m’écrivait il y a quelque temps mon ami Ari depuis Miami Beach, ça fait vingt ans qu’on ne te voit plus, donne de tes nouvelles! »

J’avais retrouvé une photo d’Ari et moi, chacun un bras sur l’épaule de son fils Benny dans une cafeteria du Bowery, le quartier sud de Mahattan, un jour particulièrement glacial de l’hiver 1980. Je me souviens que l’on servait dans cette salle de boissons un free refill – une ration gratuite – de café après la première commande et qu’une tasse de café américain, en ces temps bénis, équivalait à quatre tasses de café sur le vieux continent et coûtait le quart du prix. Tout cela au pays du capitalisme. Les bienfaits du socialisme, me disais-je alors, ne peuvent se répandre qu’à travers de « mauvaises raisons » – un égoïsme de bon aloi : gagner davantage en en faisant profiter les autres. Dès que l’on prétend être « bon, vertueux, épris de l’Autre » (majuscule de rigueur), on finit dans l’hypocrisie, la cupidité et la méchanceté – voyez la politique gâteuse, qui emboîte gaillardement le pas à la religion bigote sur le principe de « la bonté universelle. »

Je venais de passer une semaine à Paris, où l’on rendait les honneurs de la Nation à un magnat de l’industrie de l’indignation, M. Hessel, qui, après avoir collaboré activement à la plus vaste entreprise de marketing éditorial des années du « capitalisme sauvage », fut décrété à sa mort « Juste parmi les Justes. » On peut songer à cette immuable vérité que, depuis la nuit des temps, les Justes n’ont jamais eu droit, de leur vivant, qu’à la crucifixion ou à la ciguë. En assistant à cet état d’envoûtement collectif qui répond à l’appel au matérialisme, la gravité de la situation paraît telle que l’heure n’est plus à la raillerie, mais à l’urgence de la réflexion et au recueillement. Le mot d’ordre « Indignez-vous! », n’est rien d’autre qu’un cri de guerre lancé par un sous-off bourré qui lance ses troupes à la boucherie sans se préoccuper du malheur qu’il va causer à cette pauvre humanité qui est bien le dernier de ses soucis. Comment peut-on du reste imaginer l’indignation comme un mode d’être, un état général? L’indignation sincère, pour des motifs non égoïstes, ne peut surgir qu’au terme d’une réflexion personnelle, d’une quête intime de sens – c’est une démarche éminemment métaphysique; il est impossible d’éprouver ce sentiment au milieu du vacarme des masses qui se déchaînent et se livrent à la destruction. Cette réflexion personnelle, ce besoin de silence et de recueillement, qui confine à un état de religiosité, qui est la marque de dignité de l’homme, c’est ce qu’ont haï et combattu de tout temps les dictateurs de toutes les confessions – les incultes qui recherchent le pouvoir pour le pouvoir avant même de songer à un quelconque projet au bénéfice de la société dont ils ont pris les rênes.

Les éditeurs-publicitaires de ce complot commercial sans pareil rapportent les dernières paroles de leur auteur poule aux œufs d’or, M. Hessel, publiées avec une admirable ingénuité dans le journal Le Monde : « Emporté dans son élan, il parla d’un suffrage universel à l’échelle de la planète. Non, c’est fini, c’est à vous maintenant! » les bénit-il comme un vieux sage qui n’a plus la force de répandre la bonne parole. « Il ne nous désignait pas nous, personnellement, évidemment », assurent ses promoteurs (« tout est dans ce « évidemment », comme dirait le poète Fabrice Luchini). Mais nous tous, ces sept milliards d’humains qu’il imaginait se pressant derrière sa porte. »

« SANTO SUBITO! » s’écrie la foule en Italie quand elle réclame la sanctification d’un Juste. C’est ce que le gouvernement français a pressenti dans la demande de canonisation des adeptes de M. Hessel, qui souhaitent « faire entrer l’indignation au Panthéon » (c’est-à-dire personne et tout le monde, pauvre M. Hessel, pauvres indignés-de-tous-les-pays.) Et le pouvoir a répondu au pouvoir en rendant les honneurs de la Nation, en trahissant la Nation, qui est un être, un parent dans lequel se reconnaît chacun – et non une masse où s’abolit tout être.

Shelley déclara que « les poètes sont les législateurs non reconnus de ce monde » et ces vers du sonnet X de Shakespeare en sont un exemple éclatant:

For shame deny that thou bear’st love to any

Who for thyself are so improvident;

Grant, if thou wilt, thou art beloved of many

But that thou none lov’st is more evident.


« Oh! honte à toi! de ne chérir persone

et persister dans la légèreté;

et si j’admets que ta beauté rayonne

hélas! ton cœur est sec et sans bonté. »

(traduction William Cliff)

« Avoue, ingrat, que c’est n’avoir aucun amour

que de montrer pour soi si mince prévoyance;

On t’adore à la ville, on t’adore à la cour,

Mais il est clair que toi, tu n’es qu’indifférence. »

(traduction Charles Marie Garnier)

Comment peut-on traiter l’humanité comme une vulgaire montagne de dollars? Qui peut se soucier de cette abstraction absolue – « sept milliards d’humains » ?

« Hey Shmulick! ce prédicateur est une belle merde. Ce type est puant de fatuité, il pense qu’il connaît tout et au lieu de cela il n’est qu’un idiot de la pire espèce. Que veux-tu, dans une démocratie, il est inévitable que ce genre de marginaux arrivent à faire entendre leurs imprécations. »

Ce n’est pas de l’agitateur professionnel, du commanditaire de l’indignation universelle auprès du hit-parade de l’industrie éditoriale dont parlait mon ami Ari, mais d’un haut dignitaire religieux de la tribu mosaïque qui se répandait en conférences aux tonalités savamment dialectiques sur « le retour à la foi. »

Ce mécanisme du retour à la foi sectaire est exactement le même dans toutes les religions, dans tous les mouvements, et les fanatiques de la religion sociale n’échappent pas à la bigoterie la plus criante. Que l’on songe à la république du Nicaragua « socialista, solidaria y cristiana » présidée par l’ancien communiste Daniel Ortega, qui eut pour ministre de la Culture le prêtre Ernesto Cardenal; quand celui-ci se jeta aux pieds du pape Jean Paul II lors de sa visite, le pape polonais, qui connaissait les vertus du communisme, dédaigna les dévotions du clerc en le morigénant du bout du doigt et sauva la dignité du monde chrétien qui appartient aux Evangiles et non au commerce politique.

« Sans doute, écrivait l’historien irlandais Hubert Butler, une nouvelle génération se lèvera un jour prochain avec des idées nouvelles et elle aura la force de les mener à bien, et pourtant, en des temps de paix fragile comme les nôtres, quand les vieux idéalismes ont perdu de leur magie, je crois que le futur repose dans les mains de quelques individus solitaires… »

Et l’on ne finira pas de méditer sur cette vérité du vieux solitaire de Kilkenny : « Je m’excuserais plus volontiers d’avoir écrit sur de grands événements qui ne m’ont guère touché, que de m’être attardé dans mes confidences sur le frêle sentier d’escargot que j’ai tracé moi-même. »


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