Lumières rouges Corso Magenta

Posted on 08 février 2013

Numéro pair, corso Magenta… entre le bar et l’hôtel où j’avais pratiquement élu domicile, j’avais relevé un numéro… « AFFITTASI » – « À LOUER » –, mot magique qui m’avait attiré dans maintes langues : « TO RENT », « ZU VERMIETEN », « LEHASKIR »…

Je rêvais de louer une chambre à la sciùra du café où je me repliais pour écrire et observer le monde, et que j’appelais à tort le Caffè Hardy, ayant lu l’inscription aux lettres lumineuses au-dessus du comptoir. Caffè Hardy, appris-je plus tard, n’était que le fournisseur de produits torréfiés, mais je m’étais attaché à l’appellation et je continuais à l’appeler de ce nom : Caffè Hardy.

« Si ça vous plait, ce nom, Caffè Hardy, donnez-nous du Caffè Hardy! » m’avait lancé la sciùra, huitante ans et un sourire superbe de matrone. J’avais demandé à la fille si sa mère, qui vivait au-dessus du bar, aurait pu me louer une chambre dans cet immense appartement où elle avait grandi avec ses deux frères, qui travaillaient à ses côtés.

« Hé, pourquoi pas? » m’avait-elle répondu avenante. « Mais c’est pour vous seul? » avait-elle ajouté aussitôt en haussant les sourcils d’un air entendu, comme pour me rappeler à l’ordre.

Je n’avais osé aborder la question des visites éventuelles et l’affaire n’était pas allée plus loin. À la caisse était scotchée une carte postale avec une petite présentation de l’alphabet hébraïque et les bons vœux adressés depuis les rivages qui avaient adopté cette langue. « C’est un de nos clients qui nous a envoyé cette carte quand il était en vacances, on a trouvé ça joli », me dit la fille d’un air distrait. Non, elle ne connaissait pas même le nom de la langue ou du pays, c’était quelque part, là-bas, un lieu au bord de la Méditerranée… à deux pas de Sant’ Ambroeus…

L’agent immobilier m’avait donné rendez-vous devant le bar. En cinq minutes il fut là, sourire vingt-quatre carats et casque de moto à la main. Quand il ouvrit la porte de l’appartement, une chaleur immonde nous sauta à la gorge. Je m’approchais du thermomètre pendu dans le hall :

« Mais il y a vingt-cinq degrés, là-dedans! », m’exclamai-je.

« On va ouvrir la fenêtre », fit-il sans s’émouvoir davantage.

Puis, philosophe : « De toutes façons, ça ne sert à rien de fermer les radiateurs, il n’y a pas de compteurs individuels, la facture arrive à la copropriété, on paye la même chose, autant chauffer. »

Sa logique me dépassait. Je retrouvais en écho le mot des villageois occitans que j’avais vus prendre d’assaut, enfant, l’économat de la mairie qui venait de passer aux « rouges » : « Es pas res de nostres! » s’écriaient-ils à gorge déployée, courant vers la distribution des biens. « Rien n’est à nous! » – et plus personne n’est personne dans l’enfer des masses. « L’autre », « la communauté » ne sont que des alibis pour célébrer l’égoïsme sacré.

La moitié de l’immeuble était vide une grande partie de l’année, m’expliquait l’agent, construisant à son insu un scénario à la gloire de l’Absurde. Je fis une observation sur un muret de séparation entre la cuisinette aveugle et le reste de la pièce presque entièrement occupé par un canapé :

« C’est bizarre, ce canapé dans cette cuisinette coupée en deux… » grommelai-je avec une feinte nonchalance.

Je vis une lueur d’inquiétude traverser ses yeux. En quelques mots, il balaya le problème : « Si vous voulez, on peut foutre le mur en bas… à vos frais, bien entendu… on balance deux coups de masse et l’affaire est réglée… »

Puis, comme excusant le propriétaire de s’être livré à un tel démembrement de l’appartement : « C’est l’architecte qui lui aura donné l’idée… ces architectes, il faudrait les tabasser… »

J’avais fini par enlever mon manteau, puis mon gilet… Lui étrangement avait gardé sa veste de cuir et son écharpe autour du cou, je le voyais transpirer à grosses gouttes; l’air frais de l’extérieur n’arrivait pas à rafraîchir les lieux surchauffés. Puis il me regarda fixement dans les yeux, et me demanda d’un air pitoyable, comme s’il voulait se rassurer :

« Vous faites quoi, dans la vie, si je peux me permettre?

— J’écris… » répondis-je sur un ton indifférent en m’avançant de quelques pas dans le couloir en direction de la salle de bains.

Je le vis s’écrier en faisant une grimace et en portant la main à son front :

« Je m’en doutais! Encore un artistoïde! Pas étonnant, vous êtes tous compliqués, vous autres! »

Je fis mine de protester et il m’interrompit aussitôt : « Allez, écrivains ou artistes, c’est la même chose… le propriétaire est un industriel honnête de Turin, il avait acheté l’appartement pour sa fille… elle a étudié à la Cattolica… la décoration n’est peut-être pas à votre goût… »

Puis je l’entendis marmonner d’une voix suave, comme cherchant un terrain d’entente : « des gens biens, vous savez… pas comme nos politiciens qui ont ruiné le pays… »

Je sentais que l’opinion était laissée ouverte, il n’y avait qu’à s’engouffrer vers une humeur politique ou une autre pour se mettre d’accord sur la prise en charge des travaux. Parler du Grand Condottiere déchu en Italie est comme parler de la pluie et du beau temps en Angleterre, c’est une façon d’entrer en conversation. Voyant que son lancer de fléchettes vers la Cible Autorisée ne provoquait aucune réaction de ma part, il s’essaya à un nouveau lancer de dés :

« Le carrelage rouge dans la salle de bains, c’est pas à votre goût non plus, hein? Héhé… c’est vrai qu’il ne manque que la faucille et le marteau pour compléter le tableau… »

Et se renfrognant, indulgent : « Oh, c’est une brave fille, le papa est industriel, ça se comprend… une bonne famille de Turin… » Il appuyait son regard de façon insistante, comme pour me faire avouer une quelconque appartenance par laquelle il aurait pu me flatter. On entendit le son des cloches de Santa Maria delle Grazie. Je le regardais muet, j’accompagnais les cloches de mon hommage. Il se ressaisit soudain, se raccrochant à un thème sûr: « Ah! La chambre à coucher… Héhé… regardez la literie… vous y serez à l’aise… » J’eus droit à un sourire de tendre complicité, on était entre mâles.

Tout à coup, nous fûmes surpris par une lumière d’ambiance qui se mit à balayer l’appartement d’un bout à l’autre, allant du rouge le plus intense à la lueur rosâtre. « Qu’est-ce que c’est que ce foutoir! » s’exclama mon homme. « Ah, j’ai dû effleurer ce senseur électrique… »

Les cloches de Santa Maria delle Grazie continuaient à nous bercer de leur mélodie. Il devint songeur : « Mais regardez un peu… les étudiantes de la Cattolica, aujourd’hui… de la bourgeoisie turinoise, avec ça… »

Je l’invitai à prendre un café au Caffè Hardy. Il ne roulait pas les r, comme il arrive aux Juifs. « Je suis de Parme, m’avoua-t-il. Là-bas, on a eu les garnisons de Français, ça a déteint sur la parlata! » plaisanta-t-il, presque jovial. Il devenait un peu plus lui-même à chaque seconde; il regardait le monde autour de lui avec bonhomie. Nous n’étions plus vraiment des étrangers l’un pour l’autre et cela suffisait comme labeur à cette journée.


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