Lettre à un ami irlandais

Posted on 26 février 2013

J’ai retrouvé au fond de ma valise un livre de Hubert Butler, The invader wore slippers, publié par la Notting Hill Press à Londres. J’avais lu le livre de Butler allongé sur l’herbe de Phoenix Park, à Dublin, quelque vingt ans plus tôt et je m’étais piqué de le faire traduire en français. Le livre eut un faible écho : nous étions en pleine guerre de Yougoslavie et Butler consacrait plusieurs chapitres aux atrocités dont avaient été victimes les Serbes orthodoxes aux mains de leurs tortionnaires croates durant la Seconde Guerre mondiale; d’autres chapitres de son livre développaient sa réflexion sur la nature du Mal à travers les persécutions des Juifs perpétrées par les Nazis pendant la même période de l’histoire et, là encore, les suffrages de l’actualité l’emportaient sur le savoir d’un homme versé dans l’étude : l’Intifada battait son plein au Moyen-Orient. « Comment peuvent-ils pleurer sur le sort de dix mille Chinois, quand ils ne se sont jamais soucié d’un seul de leurs voisins? » ironisait Pope sur ses pieux contemporains. La compassion obéit à la mode idéologique du moment, or les écrits de Butler n’étaient infectés par aucune idéologie, d’où cet embarras de la critique, prisonnière de la logique du hit-parade intellectuel. La ténacité de l’ermite de Kilkenny à poursuivre l’idée de vérité et de justice peut être résumée dans les dernières lignes de The invader wore slippers, L’Envahisseur est venu en pantoufles : « Au XXeme siècle, comme au premier siècle de notre ère, le fardeau de la Chrétienté repose sur les épaules de quelques individus solitaires, le plus souvent anonymes. »

Ce petit volume relié m’a été offert peu avant Noël par son éditeur, qui était venu me trouver dans la cité lagunaire où je résidais depuis un peu plus d’un an. En le recevant avec gratitude, je pensai au destin d’un livre : je venais de trouver chez le libraire d’occasion de la calle Lunga une édition des satires de Swift qui datait de 1932 et, en me frottant au verbe incarné du génial Irlandais, je compris que sa vision du monde dans lequel il vivait trois siècles plus tôt, s’appliquait avec force à notre monde. Et Hubert Butler était un héritier de Swift : il avait démasqué « les chrétiens politiques », cette engeance qui s’appuyait sur la doctrine chrétienne pour servir ses intérêts personnels, en oubliant les Evangiles.

« Comme je pense que la langue du christianisme est encore le meilleur idiome dans lequel prêcher la paix et la bonne volonté, je trouve l’attitude de l’Eglise profondément troublante, écrivait Butler. L’erreur commise aussi bien par l’Eglise catholique que par l’Eglise protestante, poursuivait-il, est qu’elles croyaient que la survie de la Chrétienté passait par la survie de leur Eglise et qu’elles étaient prêtes à sacrifier la vérité et la charité jusqu’au dernier degré si elles pouvaient imaginer un seul instant que cela servirait les intérêts de leur chapelle. »

Pour faire carrière dans quelque chapelle que ce soit, la finance, la presse, les ministères, il faut être politique et donc sacrifier la vérité pour la survie de son parti – fût-il une banque, un journal ou un bloc parlementaire. Le solitaire anglo-irlandais qui vivait en humble gentilhomme dans sa retraite de Maiden Hall, en cultivant ses fraises et en écrivant ses essais inspirés sur l’Europe en proie à ses pires démons, représente l’authentique exemple de l’intellectuel désintéressé, étranger à toutes les boutiques politiques.

C’est ce que je me disais en relisant, vingt ans après, ses merveilleux essais qui exhalent un parfum de vieux continent et se lisent comme un testament européen.

« J’ai toujours pensé que l’histoire locale avait une plus grande importance que l’histoire nationale, écrivait Butler. En vivant pleinement et consciemment notre vie dans notre propre milieu, nous sommes un peu protégé des grands événements mondiaux qui ne devraient nous concerner que très marginalement. » L’Ulysse de Dublin n’est universel que parce que son parcours est ancré dans un dédale urbain d’une demie lieue de rayon, identifiable pas à pas. L’universel de drugstore des grandes chartes humanistes taillées au rabais n’est qu’une déclaration de guerre à tout habitat, à toute culture, à toute humanité. C’est en vain que l’on cherche la trace de Rousseau à Môtiers ou de Voltaire à Ferney : leurs pieds ne touchaient aucune terre, aucune tradition – on ne sent guère que leur fantôme désincarné irradier l’air.

En marchant, muets, dans le froid d’un soir d’hiver baignant la cité lagunaire, nous sentions nos pas toucher la dalle qui répétaient, dans la fusion d’une foulée, un même vœu : nous voulions appartenir à une nation vaste comme un jardin, à l’abri du cachot universaliste.


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