Acqua alta, neige à minuit | Brussell-express

Acqua alta, neige à minuit

Posted on 14 février 2013

On se réveille au lendemain d’une acqua alta le cœur frais comme au matin d’une nuit de Noël : on goûte au miracle d’être en vie, témoins d’un poème perpétuel – la Nativité nous accompagne d’une présence physique, intemporelle. Et l’on revit les heures du soir et de la nuit, hôtes du passé qui remplit la chambre de ses rumeurs et de ses gestes désordonnés. Ce ne sont pas les hordes de révolutionnaires à faire tomber les barrières des classes, mais les flocons de neige qui volètent dans l’air et l’eau qui monte des canaux, poussés par le vent sous un ciel d’un noir plein de lumière. La propriétaire, qui vit au-dessus de ma tête, m’a appelé pour me dire qu’il y avait quelque alarme : elle était là, présente. Les sirènes qui alertent la population ont les échos d’un appel à la prière trompeté dans  une corne de bélier.

« Qu’as-tu fait hier de ta journée?

— Tout le jour, tel un fol en Dieu, j’ai erré d’une rive à l’autre à travers campi et calli, conversant en pensée avec ces blancs cristaux émissaires du divin. C’est ma réponse à l’appel du monde. » (Ici, la voix se tait et je poursuis mon récit.)

Le soir, une hôte de la ville m’attendait à l’embarcadère où l’on prend la navette pour l’aéroport. Elle était accompagnée de sa mère, qui voulait voir à qui sa fille avait affaire. J’eus droit à un sermon : « Mais vous serez rentré pour minuit, au pic de l’acqua alta, comment ferez-vous avec vos pauvres chaussures? » Elle se déchaussa pour me donner ses bottes en caoutchouc et remit ses bottillons qu’elle avait dans son sac. Je les enfilai à mon tour et attachai mes brodequins à la ceinture. J’avais déjà vécu cette scène, quasiment jour pour jour un an plus tôt. Le même trajet maritime, un soir de février, vers l’aéroport Marco Polo, le même vol pour Moscou, et les pensées contredisaient mes souvenirs : tout change, tout est toujours différent, à chaque instant.

Quelques instants avant la dernière navette du retour vers l’île, j’abandonnai au comptoir d’enregistrement l’artiste moscovite.

Le bateau gardait la vitesse la plus basse pour éviter la force de la houle et le silence des passagers reflétait leur soumission devant le phénomène de l’élément marin. Sur la banquette voisine, deux couples d’Israéliens plaisantaient à voix basse sur le sujet familier de la catastrophe. Un Genevois, derrière eux, exprima quelque inquiétude à sa fille et l’une des femmes se retourna et le rassura dans un français parfait. Emu de cette sollicitude, le papa soucieux s’enquit amicalement de la langue que sa compagne de voyage parlait précédemment. Quand elle lui dit « l’hébreu », il fut étonné : « N’était-ce pas une langue morte, avant d’être ressuscitée? » « Non, lui répondit-elle non moins amicalement, elle n’a jamais cessé d’exister, c’est-à-dire d’être parlée, et le latin aurait pu avoir le même destin, s’il n’avait pas été abandonné. » Comme il entendit ces mots, je vis passer un air d’effroi sur son visage, qui se transforma presque aussitôt en une expression de gratitude, puis en un sourire béat.

Arrivés à l’embarcadère des Zattere, le commandant du vaisseau nous avertit : « Il y a quarante centimètres d’eau sur le quai, le niveau est au point maximum, il commencera à décroître d’ici une bonne heure, vous pouvez attendre à l’abri ici. » Les Israéliens, entraînés aux situations de crise, se mirent en marche vers leur hôtel, les hommes portant une énorme valise sur la tête, les femmes à leur suite poussant de petits cris et riant de joie. La cité lagunaire leur faisait un accueil en grande pompe. Je suivis le petit groupe, puisant un peu de mon courage chez ces demi-fous et me mis à rire à mon tour quand je sentis l’eau gelée s’infiltrer dans mes bottes. Je me réfugiai une centaine de mètres plus loin dans le jardin de leur hôtel en surplomb de quelques marches, vidai mes bottes, essorai mes chaussettes et me frottai les pieds pour me fouetter le sang.

C’est là que des pensées insoupçonnées viennent vous visiter : vivre est un travail, aimer également, se préparer à une vie future tout autant. Ces petits moments de frayeur passagère peuvent être revigorants parfois : je décidai, plutôt que d’attendre la décrue des eaux, de me replonger dans les courants et rejoindre mon logis. Je croisai quelques Vénitiens solitaires qui avaient, semble-t-il, attendu ce moment privilégié pour aller se promener en cuissardes d’un pas lent, nous nous saluâmes respectueusement. Chaque pont offrait une trève avant de replonger dans le courant aux écailles de glace; la première heure du matin tinta au clocher voisin quand j’ouvris la porte du palazzo. Le téléphone sonna : ma voisine de l’autre rive était en train de marcher le long du canal, l’eau jusqu’aux genoux, la valise à bras le corps : l’avion n’avait pu décoller et le bateau de secours de la dernière heure l’avait abandonnée à San Marco. « Vous, les occidentaux… », me tança-t-elle. Mais depuis longtemps, je ne me sentais plus occidental; j’avais retrouvé mes origines asiatiques de moujik européen.

Au matin, sous l’édredon informe qui a subi les rêves d’une nuit, une pensée claire surgit avec le jour : « je suis vivant » – tant de miracles semblent alors possibles.


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