Milan : exercice d’égotisme

Posted on 22 janvier 2013

Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse…

L’Enfer, Chant V, vers 137.

« Il reste en faveur de Milan l’avantage général des grandes villes sur les petites. Comme grande ville, y a-t-il une différence entre Venise et Milan? C’est ce que je ne suis pas à même de décider.

« Cette question est cependant fort essentielle pour moi, car c’est en vertu de la réponse que je jetterai l’ancre.

« Naples est peuplée par des démons. À Rome il faut être trop hypocrite. Florence et Gênes me scient. Restent uniquement Venise et Milan. »

Stendhal, Journal, 17 juillet 1815.

Les citations donnent voix aux incarnations. Depuis deux ans que je courais les provinces de l’Italie, j’avais épuisé toutes les escales de la péninsule : à Naples, j’avais dansé avec les démons de la sensualité – je m’étais senti vivant jusqu’à l’extase, j’avais accosté à l’éternité; à Rome, comme à Paris, la gouaille des marchands de fripes et autres penseurs de gazettes ne m’amusait qu’un certain temps (les statues abondent mais je veux parler à la chair); l’un après l’autre, les bourgs et bourgades de Toscane et de Ligurie m’avaient assommé… restaient uniquement Venise et Milan.

Je venais d’annoncer à ma propriétaire vénitienne que je m’apprêtais à quitter les lieux. « Mais où diantre irez-vous? » s’écria-t-elle quasi affolée. Comme je balbutiais quelques mots de défense, elle me coupa avec autorité : « Va bene, j’ai compris, vous ne savez pas quoi faire de votre vie! » Je crus bon de la contredire aussitôt : « Vivo, scrivo, amo. » Je venais de prononcer les six syllabes d’un joyeux abracadabra comme une formule incantatoire, en la fixant avec intensité. Je vis une lueur d’effroi passer dans ses yeux. Au fond, comme dans les histoires d’amour, c’est elle qui venait de me convaincre de partir en cherchant à me retenir. Ne m’avait-elle pas dit un jour : « Vous êtes le locataire idéal, vous n’êtes jamais là. »

Depuis quelque temps, je songeais à Milan, que j’avais redécouverte sous la neige. Je m’étais mis à lire le poète Carlo Porta, en cherchant un sens à ma venue (et, certainement, une compagnie), et je trouvai dans quelques vers d’un sonnet de quoi faire mes adieux aux bigots de toutes les provinces :

Gh’è al mond di cristian tant ostinaa

Che metten eresij fina in la fed,

Gent che se i coss no hin pù che spiegaa

E ciar com del dì no i voeuren cred.

On trouve dans ce monde des chrétiens tellement obtus

Qui sèment l’hérésie jusque dans la foi,

Des gens qui, si l’on ne leur explique les choses à l’infini

Jusqu’à les rendre claires comme le jour, n’y voudront jamais croire.

Stendhal avait parlé de Porta, le poète milanais, dans une de ses chroniques qu’on lui publiait en Angleterre, pays de la liberté dont il médisait plus encore que de la France. La culture des dialectes, fondamentale pour qui veut goûter en profondeur aux charmes de l’Italie (et à la vérité historique, à la substance spirituelle), restait chez lui pudiquement enveloppée d’un exotisme acceptable.

Je m’étais frotté, depuis l’adolescence, au napolitain, puis au romain, qui m’avaient fait me sentir chez moi – a casa; puis j’avais cédé à la délicatesse du toscan et du vénitien, mondes opposés. La vérité est que je n’imaginais pas que Milan eût un dialecte (peut-être parce que j’associais la ville à Stendhal plus encore qu’à Manzoni et que je lui empruntais inconsciemment son mépris jacobin, défaut qui chez lui a tout le charme d’une faiblesse provinciale).

QUI GIACE ARRIGO BEYLE

MILANESE

VISSE, SCRISSE, AMÒ

La simple épitaphe sur la petite tombe du cimetière Montmartre peut se lire comme une autobiographie en huit mots.

Milan fut « galeotta ». Milan avait une identité à offrir. Et Arrigo Beyle, milanese, m’indiquait le chemin à prendre. Je compris mieux le vers de Dante, qui s’était transformé, dans la langue unifiée, en dicton populaire : « Galehaut (Galeotto) fut le livre et son auteur ». Le nom du chevalier du cycle breton, dans un seul vers du poète toscan, avait conquis les cœurs d’une nation entière en le métamorphosant en un adjectif vivant : galeotto est celui qui réunit les cœurs.

Milan, Beyle, Porta : chacun de ces êtres était tour à tour le livre et son auteur.


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