Le châtiment de Limonov

Posted on 31 janvier 2013

Ce dimanche matin, je suis allé écouter la messe à l’église des Carmes; c’est toujours un moment de détente, d’abandon : il s’agit de s’oublier un peu, de laisser derrière soi, le temps de quelques heures, le fardeau des comptes de la semaine. J’aime particulièrement le moment où l’on s’échange une poignée de mains entre paroissiens, comme manifestation d’amitié et de bonne volonté envers son prochain; ce moment réserve parfois une bien douce surprise : le sourire d’une fidèle vous poursuit comme l’expression de la Joconde toute la sainte journée.

Au sortir de l’église, j’aime me mêler au petit groupe dominical et, sans dire un mot, je les suis à notre café, campo Santa Margherita, qui est un peu l’annexe de la maison du Seigneur; papoter est une façon de poursuivre l’office sur le mode de la plaisanterie. L’occasion de rire ne se fait pas attendre. Sur le comptoir, un grand-père a laissé son numéro de Repubblica comme un complément du sermon ronéotypé de l’église des Carmes. Il m’invite à le lire en hochant de la tête et en clignant de l’œil, comme pour me dire : « Fais pas ton snob, petit, là aussi il y a des choses à apprendre! »

En couverture du supplément du dimanche, s’étalait en pleine page le portrait d’Edichka Limonov. Casquette, sourire de petit dur tendre, clope au bec, tee shirt sous le blouson : une vraie gueule. Le titre était moins flatteur : « Eduard Limonov, l’homme qui devint un roman. » Pour un écrivain, « devenir un roman » est aussi glorieux que de se réincarner en un paquet de biscuits biologiques ou en une paire de bottines fourrées, eussent-elles appartenu au maréchal Souvorov. Laissons cette fantaisie aux matérialistes. L’unique métamorphose que l’on puisse souhaiter à l’écrivain est de devenir un mythe et pour cela, il faut être aimé ou haï passionément (en général les deux vont ensemble).

« Moi, moi, moi et moi. » Gombrowicz avait compris quel était le plus court chemin pour l’écrivain qui veut aller vers son lecteur. M. Carrère, l’auteur de Limonov, choisit “l’autre”, son sujet chausse-pied, pour mieux courir servir sa petite personne. Ici, ni haine ni amour, prudence oblige. Dalì s’était identifié avec une délirante franchise au Grand Masturbateur dans une de ses toiles; ici, on assiste à la masturbation ratée, parce qu’elle ne s’autorise pas même la franchise du péché mineur – elle implore l’absolution à chaque mouvement du poignet. Ejaculation de bénitier. J’avais relevé cette phrase de Francesco Permunian dans un article du Giornale, qui seyait comme un costume taillé sur mesure à ce produit de marketing savamment calculé :

« Cette interminable comédie mise en scène au lendemain de Soixante-huit, dont on nous a abreuvés jusqu’à la nausée et que l’on continue à nous réciter jour après jour, dans les journaux et à la télévision, jusqu’à se vautrer dans une orgie phénoménale de vanité petit-bourgeois. » Pourquoi une vérité aussi élémentaire, pensais-je, aussi évidente, trouvait-elle infiniment moins de lecteurs qu’un mensonge aussi énorme et non moins évident?

Peut-être parce que tout mensonge qui se respecte commence par flatter la vanité et la respectabilité de chacun. L’auteur de Limonov exploite son sujet en lui faisant faire le sale boulot : c’est Limonov que l’on produit en spectacle se livrant aux joies de la sodomie, c’est Edichka qui tire sur les ennemis des Serbes à Sarajevo. Tout fasciné qu’il est par le côté canaille de l’écrivain russe (qui n’est scandaleux que pour les benêts) le rédacteur de salon ne se départit jamais un instant de sa respectabilité de gentilhomme parisien. Il est du côté des victimes, se signant dans une génuflexion routinière devant chaque provocation joyeusement infantile de l’écrivain russe, qui n’en demandait pas tant. Mais pour encaisser les dividendes, pour arriver au best-seller, il faut savoir faire pénitence et Carrère, bon prince, va même jusqu’à avoir une pensée émue pour son sujet : « Si j’ai pu l’aider, je suis content pour lui ».

Aldo Grasso, dans le supplément de Repubblica, met en valeur “le mot de la semaine”, “Hypocrisie”, répondant à son insu directement à l’intéressé : « l’art de simuler la vertu et les bons sentiments dans un but trompeur; cette fausseté est perçue comme une action abjecte, souvent dictée par un zèle affecté qui cache les vraies intentions de celui qui s’y livre. »

Et il cite en exemple un parfait hypocrite des lettres françaises :

« Gide : “l’hypocrisie est une des conditions de l’art. Le devoir du public est de contraindre l’artiste à l’hypocrisie.” »

Mais voilà qu’ayant quitté le tea-room japonais de la calle Lunga où je jetais ces notes sur un carnet, je retrouve mon lecteur pensionné de Repubblica devant la librairie Toletta; la curiosité me pousse à le suivre; j’entre par l’autre porte et, à l’abri d’un tourniquet rempli de la collection des classiques grecs et latins de la BUR, la tête enfouie dans mon journal, obéissant aux critères mélodramatiques du flic en planque derrière son voyou, je tends l’oreille : « Je voudrais deux livres, l’entends-je dire d’une voix qui se veut nonchalante (comme s’il fallait préciser qu’il s’agissait bien de “livres”) : Cinquante nuances de gris, celui-là c’est pour ma femme », précise-t-il; puis, d’un air légèrement satisfait, peut-être animé de la conscience de passer à quelque matière plus sérieuse, il ajoute : « Limonov, de… (scrutant des yeux un petit bout de papier sur lequel il avait noté “la lecture conseillée du jour”)… Emmanuel Carrère… »

Je ne peux m’empêcher de songer à Edichka, de me souvenir de nos ballades, à la fin des années huitante, quand j’étais revenu à Paris, ville où il s’était établi à son retour de New-York. Deux fois par semaine, nous nous rencontrions devant la statue d’Henri IV, dans le jardin de la place des Vosges, et nous bavardions pendant quelques heures en marchant méthodiquement le long du périmètre de la place (nous étions trop pauvres et trop fiers pour nous asseoir en terrasse des cafés du coin où se retrouvaient les membres de l’état-major socialiste).

De quoi parlions-nous? De Brodsky et de la communauté russe de New-York… On se surprenait mutuellement à écrire encore et encore sur notre héros… « C’est le dernier roman où je le fais apparaître… » me déclara-t-il fièrement un jour. Quelle tristesse que de lire cette réponse à l’envoyé spécial de Repubblica : « Brodsky? Un poète surévalué… » Je retrouve le côté attendrissant et infantile de Limonov, incapable de se rendre compte qu’une telle déclaration revient à avouer : « Je ne veux pas être un écrivain sous-évalué. » Edichka, malin singe, flattant les occidentaux revenus de leurs illusions de révolutions, qui leur sauve la face… pauvres décadents qui gobent ses boutades…

De mémoire, on n’avait vu aucun livre pareillement étranger à son sujet; le narcissisme névrotique de Carrère, confit dans la dévotion ecclésiastique à “l’autre”,  n’a pas le charme de l’égocentrisme assumé de Limonov, qui ferait presque passer un vent de fraîcheur.

On espère une seule chose pour le poète russe : que tout du moins, pour avoir servi d’alibi idéologique à un littérateur au service des boutiquiers, il s’est assuré de recevoir une partie des royalties de son vampire par un contrat en bonne et due forme. On lui souhaite bonne chance : Oudatchi tebie, Editchka!


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