Carte postale du Nouvel An

Posted on 02 janvier 2013

Tel-Aviv, 1er janvier 2013

Assis en terrasse d’un bar de Jaffa, je me laisse humblement écraser par les images, les souvenirs, les voix qui s’impriment en surimpressions successives dans un doux clapotis de marée avec leur myriade d’échos : tout est passé, tout est vécu et le présent lui-même s’empresse de se convertir en nostalgie. La tenancière, une Géorgienne qui hèle les touristes depuis la véranda m’apporte mon énième thé ; au bout de deux heures, je suis déjà un habitué : le Temps est matière. Le muezzin pousse sa mélopée d’une tourelle voisine. L’hélicoptère bourdonne dans le ciel en épousant la ligne de la côte, tel un ange protecteur. Chaque langue, chaque visage sortent de la foule anonyme pour vivre leur vie – la vie s’impose comme une bénédiction, couronnement de tout conflit.

Donc, tu es né ici. L’officier d’immigration, une brunette yéménite aux tresses indiennes, te pose quelques questions sur ton parcours dans la langue du pays et tu marmonnes quelques mots dans l’idiome du tourisme international pour mettre le cœur à distance, avant de capituler devant son sourire. « Vous voyez que cela vous revient vite ! » conclut-elle son examen en timbrant le passeport. Tout revient si vite.

Dans l’avion, je saisis au vol une citation de Rémy de Gourmont, qui traverse une page d’un livre dans lequel mon voisin de siège était absorbé : « Quand la morale triomphe, il se passe des choses très vilaines. » Depuis trop longtemps, la morale universelle était servie avec une haleine fétide – le plat était gâté par les soudards de la bienfaisance.

Le lendemain de mon arrivée, je fus entrainé à une fête de mariage et mon angoisse se dissipa quand j’aperçus un couple masculin qui dansait avec bonheur, entourant les époux de leur joie et de leur chaleur. Quelque vérité inattendue fait son chemin : « il est des hérésies qui sauvent de plus grands travers » – il n’est de crime qui ne puisse se mettre au service de la poésie et de la vie – si la vie est glorifiée plus que le crime.

Mon cousin me fait goûter une boisson glacée, le « faloudé », une sorte de granita faite à partir de fleurs de rose. « Tu t’imagines, à Milan, pendant les six mois de chaleur, tu leur sers du faloudé toute la journée et tu viens passer les mois d’hiver à Jaffa Beach, tu écris tous les livres que tu veux ! »

Je marche quasi hébété devant l’assaut des impressions qui se déversent en cascade : il faudrait pouvoir réduire le volume du flux vital pour s’asseoir et prendre quelques notes. Toute me semble rejoindre l’action – respirer, marcher, penser, courir, boire – et chaque geste est un miracle qui demande à être reconnu.

Je pousse la porte d’une échoppe de livres logée dans une baraque aux abords du souk, attiré par l’enseigne aux caractères hébraïques, cyrilliques et latins. On pourrait se terrer au creux de ce temple dans une prière muette en s’immergeant dans la lecture : écrivains et poètes, historiens et linguistes ne disent au fond qu’une seule et même chose, en écho à l’injonction du barde irlandais : « Aimez donc, pour l’amour du ciel ! »

J’ouvre un livre de John Donne et un poème répond à la vie de cet instant unique :

There lives more faith in honest doubt

Believe me than in half the creeds. […]

To sleep or run wrong is…

« Lire John Donne, c’est mesurer le Temps, c’est découvrir le Temps de chaque mot à travers la Passion » – S.T. Coleridge vit juste : le Temps est Passion.

Je fais la promesse de ne pas m’endormir, de ne pas courir. Le vrai doute ne peut émaner que de la foi et retourner à elle. Je lis les vers au barbu assis au comptoir qui m’écoute avec attention et approuve admiratif en me versant spontanément un verre de thé, comme pour célébrer cette vérité poétique pour laquelle je pourrais commettre un crime.

Une chanson traverse le cabanon de livres : « Ein halom aher » – Pas d’autre rêve. Tout est folie dans les plis du cœur et un zeste de sens est assez pour nous éblouir de sa lumière.

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