Milan l’è on bel Milan

Posted on 09 décembre 2012

À 1608 mètres, sur ce versant des Alpes, on est déjà dans les pas de la tribu des Walser, on épouse le lent courant migratoire d’une antique peuplade. En ces jours de l’Avent, on se retrouve en tête à tête avec le Créateur pour une sorte de préambule; je regarde par la fenêtre du chalet : la neige vole dans l’air et brûle comme un encens de tous ses cristaux, elle se répand en un chœur invisible et universel. J’ai dû marmonner en moi-même quelques paroles et la serveuse, pleine d’attentions, se retourne en passant près de ma table, pensant que je lui parlais. Que lui répondre? Je lui montre le tableau de Ulrich Inderbinen, le guide de montagne valaisan qui quitta ce monde cent quatre années après y être venu, accroché au-dessus de la cheminée, et lui lis à voix haute l’écriture qui couvre la toile: « Uf de Gipfel va de Bärge ish ma dem Gott necher » – « Sur les cimes des montagnes, on est plus proche du Créateur. » Le vieil Ulrich m’a sauvé, c’est comme si j’avais salué une vieille connaissance. Elle lève les yeux vers le cadre, répète pensive ces mots dans le parler du Haut Valais et me voilà comblé. « Il ne s’ennuyait jamais, cet homme, me commente-t-elle d’une voix distraite. Sauf avec ceux qui marchaient trop lentement! »

« Il neige aussi à Milan, m’écrit celle qui fut ma guide il y a quelques jours dans les rues du vieux centre. J’espère qu’il neigera encore à ton prochain passage nella tua Brera, pour que tu te sentes transporté en plein règne austro-hongrois. » Brera prend dans le souvenir des allures d’une nuova patria. L’ombre du consul Beyle surgit dans la lumière froide sous les porches aux couleurs tyroliennes. Dans une des rues de la vieille Milan, j’avais vu exposée, dans la vitrine d’une boutique, une petite valise pour enfants avec cette inscription brodée au fil rouge : « La mia piccola casa » – « ma petite maison »; j’avais poursuivi mon chemin en tirant ma valise à roulettes en zigzagant sur les bouts de surfaces planes au milieu des pavés.

La vitre est un tableau vivant à travers lequel je m’abreuve du ciel et des nuages et de la neige; le Cervin apparaît et disparaît derrière un ballet de blancheur, comme il sied à une apparition divine. Il est le seigneur du lieu. Le paganisme est le souffle frais sur le chemin de la Révélation. Dans leur élan céleste, le Cervin et le Duomo s’unissent, deux suaires de pierre.

« Milan l’è on bel Milan », et « Zermatt ish scho a schönes dorf. » Les pensées voyagent sous la couronne de feu d’une montgolfière, dans un ciel de souvenirs. Et, sous les fenêtres, les tombes du cimetière anglais bourdonnent de leur sommeil paisible comme des chats heureux sous une couette blanche et chaude.


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