Jours de l’Avent

Posted on 18 décembre 2012

Jours de l’Avent. Les souvenirs vous assaillent avec des scènes que l’on a pas même eu le temps de vivre. D’où me vient cette rumeur d’une soirée lointaine à l’Hostaria Tajoli, à Milan? La réceptionniste de l’hôtel à Stresa, qui cherchait à me convaincre de venir m’établir dans sa ville, où j’avais fait une halte de quelques jours en pleine canicule d’août, sur le conseil, encore et encore, « del tuo amico Stendhal » : « Ma dai! Venez donc à Stresa, comme ça vous ferez vous aussi le sciùr… » Le mot s’adressait aux bourgeois de Lombardie et le parler dialectal lui donnait presque un écho attendrissant.

En gare de Brigue, il avait fallu changer de train, en raison d’une panne de la locomotrice. Les Suisses blâmaient les Italiens, mais les Italiens étaient encore plus patriotes que les Helvètes : ils louaient « l’organizzazione svizzera ». Dans le wagon, je m’étais retrouvé seul avec une Italienne. Nous avions chacun un livre à la main, de ces livres qui pouvaient susciter quelque curiosité envers leur lecteur. Nous conversâmes jusqu’à Stresa, où elle était attendue par des amis. J’étais descendu en même temps qu’elle, me fiant à mon instinct. Le timbre de sa voix et l’expression de ses yeux étaient troublants : c’était comme si elle s’était exprimée depuis le lieu de l’absence, depuis quelque au-delà. Le soir, dans ma chambre d’hôtel, je vis apparaître son visage sur le plateau d’un programme télévisé consacré à la recherche des personnes disparues et le drame de cette femme qui courait entre la Suisse, la Corse et l’Italie me hanta toute la nuit. Le matin, je reçus un message : « Ciao Samuel, tu as vu cette splendide journée? Avec un soleil aussi magnifique on ne peut qu’aimer la vie, n’est-ce pas? Tutto sembra così belloA presto, Irina ». Je pensais à la volatilité des messages électroniques et me dis qu’ils étaient peut-être a blessing in disguise, une bénédiction secrète.

Je ne suis pas resté à Stresa, malgré les bons conseils « del tuo amico Stendhal », que j’allais retrouver à Milan. Irais-je faire mon sciùr sur le corso Magenta ou à Sant’Ambrogio? Il y a quelques jours, ma valise à peine posée dans la chambre de la locanda, j’allais d’un pas vif me recueillir devant la silhouette aux reflets roses de Santa Maria delle Grazie – l’église semble une arche posée sur une mer de pavés, prête à lever l’ancre. Dans une librairie de Brera, je retrouvai Antonia Pozzi, la poignante poétesse milanaise :

Desiderio di cose leggere/nel cuore che pesa/

come pietra/dentro una barca –

Désir de choses légères/dans le cœur qui pèse/

comme une pierre/au creux d’une barque –

La librairie était logée dans l’entrée d’un immeuble, les lieux faisaient l’effet d’une alcôve éclairée d’une lumière douce. Je reconnus une atmosphère de la vieille Autriche; nous n’étions pas si loin de la crypte des Capucins. J’attendais la neige salvatrice pour avoir les pensées plus légères. « Debout, sujets de l’Empire », pensai-je en moi-même en parcourant les artères de la vieille Brera : j’aime l’envahisseur et les irrédentistes d’un égal amour pourvu qu’ils aient le feu de la passion pour la terre qu’ils foulent. Au détour d’une rue, je me dérobai devant l’invitation d’une cartomancienne qui m’attira vers elle. Quelques pas encore, et une Tzigane me proposa d’adopter un chiot qu’elle tenait dans ses bras. L’air se durcissait peu à peu, on sentait la venue de la neige à mesure que s’estompait le jour. Au moment où je pris place dans le train pour mes confins adriatiques, elle était là, follement présente, balayant la vitre de son envol toujours unique. Peut-on être citoyen de l’empire sur lequel règne cette impénitente sciùra?


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