Chanson de Noël

Posted on 24 décembre 2012

Au bar en bas de la Locanda, une quasi dépendance, à vingt pas de Santa Maria delle Grazie, le garçon passe le balai en déplaçant les tables et les chaises, le geste participe déjà au rituel de la fête. La radio fait entendre la variété d’amour, qui se mêle aux cantiques de Noël sous le crépitement occasionnel du feu des publicités. La sciùra, la patronne, avec ses yeux de cartomancienne qui déchiffrent votre cœur, me reconnaît et me salue en opinant lentement de la tête, un sourire rêveur aux lèvres : « On ne vous voyait plus ces temps… » Serais-je devenu Milanais ? Un habitué, un vieux Romain assis près d’elle s’exclame, en racontant une histoire du temps de la guerre : « Ma chi se frega ! » (« En a-t-on à f… ») La vieille répète les mots romains avec bienveillance : « Eh, si… Chi se frega… » Quelques clients entrent simplement pour échanger quelques mots et faire leurs vœux. Les lèvres écrasent des baisers sur les joues avec une douceur naturelle, entrecoupés de « Buon Natale ! »

Un vieux dans un angle de la banquette, chapeau de feutre sur le crâne, marmonne tout seul en tétant la mousse du caffèlatte qui donne du panache à sa barbe, penché sur une page du Corriere : miroir du vieil âge. Je pourrais finir ma vie dans ce bar, sous le portrait de quelque ancêtre destitué qui régna un temps sur cette ville, à manger dans un coin de la salle mon bouillon, en compagnie de la fille célibataire devenue octogénaire, qui me demanderait comment j’ai échoué, trente ans plus tôt, sur ce corso de Sant’Ambroeus.

Dernier jour de l’Avent, où le temps prend un pas lent, comme pour nous permettre de nous reconnaître parmi les hommes – de voir enfin des visages et non plus des ombres. Le tramway perce la brume dans une coiffe d’étincelles et s’étire dans une litanie lancinante, traversant le temps plus que l’espace.

Le soir, dans le hall de la pension, les rares hôtes marchent à pas feutrés. Le téléphone est muet. Le réceptionniste note l’heure du réveil. « Vous prenez l’avion demain matin ? Mais on vous a payé pour voyager le jour de Noël ! » Chaque battement du balancier de l’horloge, en arythmie avec le cœur, s’avance vers la messe de minuit comme vers le Jugement dernier.


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