Réflexions sur l’acqua alta

Posted on 12 novembre 2012

« Maintenant, on va se quitter, je vais me préparer pour le shabbat », m’a dit vendredi soir une Padouane de Canareggio, pleine d’indulgence pour ma vie dissolue. Et elle m’a souhaité un bon samedi, « Buon Sabato. » Je pouvais entendre ses mots comme « Bon Sabbat », il ne tenait qu’à moi.

Toute la journée du samedi, j’ai senti la beauté du repos, du calme, du répit. C’est ainsi également que l’on comprend le dimanche, le Jour du Seigneur : faire une halte dans le train de ses affaires, se rendre disponible, aller vers un peu de clarté et de silence. Ces deux éléments de la vie de l’esprit nous sont nécessaires comme l’air, pour ne pas sombrer dans le crétinisme absolu, pour rester à peu près à niveau dans notre condition d’homme.

Ce matin les sirènes ont retenti pour annoncer l’arrivée de l’acqua alta. Cette messe aquatique est célébrée au son de leur grand orgue. Cette ville, née sur l’eau, est rappelée à elle; l’eau qui vient caresser les pavés veut dire à la pierre qu’elle vivent ensemble. Au cours de cet accouplement cyclique, la ville se compose et se recompose sans fin, dans une communion métabolique.

Je lis l’Apologie de la raison de Olga Sedakova et je m’attarde sur le chapitre dédié à Sergueï Averintsev : « Dans l’analyse de l’intelligence, tout est vrai et malgré cela, au final, le résultat est quasi inévitablement obscur, destructeur et banal. L’intelligence ne connaît qu’une dimension et son analyse, aussi étrange que cela puisse paraître, coïncide en définitive avec l’analyse du diable. Face à cette intelligence, écrit la poétesse russe avec une candeur pleine d’audace, la poésie, la théologie et toutes les autres forces ont le devoir d’être un peu simplistes, parce que l’intelligence est le véhicule et le vivier tout à la fois de l’arrogance de l’homme, c’est-à-dire de ce qui l’a conduit à sa chute. »

Et si la simplicité, la bonté et la foi étaient l’expression la plus naturelle de l’intelligence authentique?

J’ai lu avec passion et gratitude cet article de Sedakova, où elle surgit comme une authentique intellectuelle, étrangère à la propagande et animée d’un grand souci d’honnêteté. Comme Averintsev, son maître, elle va à l’essentiel. Et cet essentiel, pour toute l’humanité, passe par l’amour, qui ne saurait être coupé du sentiment religieux. La dialectique de nos soudards idéologues n’est que la régurgitation des élucubrations de la scolastique à laquelle se dédiaient les clercs dans leur oisiveté.

« L’harmonie ne peut être sentie que par intuition, et non pas en comptant les syllabes », écrit Averintsev. Et nous comprenons que la prière, la grâce, l’amour, ne découlent d’aucune science.

« Toutes les dénonciations des “préjugés” et des “croyances”, toute la propagande athéiste, rappelle Sedakova, s’est déroulée depuis des siècles au nom de la “raison” et de la “vérité.” »

Il n’est que de se souvenir que les deux régimes les plus criminels de l’histoire de l’humanité ont été bâti sur le culte de la “dénonciation” – c’est-à-dire de la traque, de la chasse à l’homme, de la persécution. C’est ainsi que le plus grand technicien es-philosophie du XXème siècle, maître de l’obscur, du destructeur et du banal, a pu reconnaître une vérité ontologique dans le national-socialisme, pour la simple raison que cette bannière était le miroir de son intellect souillé par la vanité. La morale de Heidegger était bien éloignée de celle de Husserl qui, après avoir vécu les horreurs de la Première Guerre mondiale, avait répudié la philosophie pour se tourner vers la religion.

Avec mes bottes de pêcheur, j’ai réussi tant bien que mal à m’avancer vers le sestier voisin, où officie une libraire qui tient salon.

« Désolé, mais aujourd’hui, je n’ai pas vraiment de temps pour la conversation », m’interpelle-t-elle depuis l’intérieur comme je la salue depuis la calletta, tout occupée à vider l’eau qui a pénétré de toutes parts. J’entre et participe aux opérations de séchage des lieux.

« Bravo! Fais le philosophe utile! » m’assène cette insolente aux grands yeux noirs. Je n’étais pas totalement désintéressé, j’attendais d’avoir un brin de conversation avec elle.

En prenant un café en sa compagnie un peu plus tard, je lui rapportai deux bouts d’information que j’avais glanés dans les journaux. Le lauréat du prix Goncourt, comme on lui demandait ce qu’il ressentait à l’annonce de cette nouvelle, répondit sans rougir qu’il fallait garder le sens de la hiérarchie des événements et rappela gravement que le président Barak Obama venait d’être réélu.

« No! s’exclama mon amie en portant la main à sa bouche pour ne pas exploser de rire. C’est ce qui s’appelle s’offrir une indulgence à bon marché!

— Attends, complétai-je mon récit, j’ai aussi pêché cet article d’un philosophe altruiste. Ecoute, il observe à travers la fenêtre de son hôtel cinq étoiles, à New-York, les dégâts de l’ouragan Cindy : « Tous ces millions de gens qui souffrent et nous n’en savons rien… En 1945, aurions-nous compris, à la fin de la guerre, toutes les souffrances de l’humanité… nous n’avons conscience de cette souffrance que par le biais de la télévision… » Et, dans un crescendo de mortification, notre homme essaie de mettre à l’aise sa conscience : « Peut-être même sera-ce la télévision à nous informer de notre propre mort… » Tout cela en première page du Corriere, en belle colonne d’éditorial.

Ma fa cagare! bondit dans un cri ma vaillante lauréate en philosophie, qui met tout son talent au service des livres pour le salaire d’une femme de ménage.

« C’est d’une malhonnêteté à vomir! poursuit-elle avec animation. Mais qui leur demande de se faire pardonner leur jouissance? Qu’ils profitent de leurs privilèges et qu’ils nous laissent en paix! Bientôt on demandera à une femme qui vient d’accoucher si elle est heureuse et on s’entendra répondre que sa première pensée est allée à tous les enfants qui meurent de faim! »

Elle observe un court silence puis se tourne vers moi, les yeux brillants de sa trouvaille :

« Ecoute, ils ont compris le tour pour clouer le bec à tout le monde. “Tu es heureux? Comment? Tu n’as pas honte? Pense à tous ceux qui n’ont pas cette chance! Tu es triste? Allons! Pense à tous ceux qui sont plus malheureux que toi!” Capito? Tu as compris l’escroquerie? » s’enflamme-t-elle.

Je me tais devant l’intelligence positive de cette joyeuse lettrée. Nous évoquons le “pluralisme” prôné par un prélat en quête d’audience au cours d’une homélie.

« E vabbe… le pluralisme… mais c’est une chose d’être ouvert, et autre chose la brodaglia… à ce compte-là, plus personne ne sera bientôt plus personne et on n’aura plus besoin de s’ouvrir, nous serons tous anéantis! »

En rentrant vers la librairie, nous croisons un philosophe local, le teint hâve, les épaules voûtées, le regard à terre, cheminant péniblement au milieu des tourbillons.

« Lui, c’est l’Existentialiste, me dit ma rebelle malgré elle. Tu l’as vu marcher? Ce n’est pas son corps qui se déplace, c’est son cerveau… Il est éloigné des choses corporelles, tu comprends… sauf quand il s’adresse à ses étudiantes… » ajoute-t-elle avec un regard gourmand.

Nous nous arrêtons devant un petit pont pour observer les remous de l’acqua alta. Je la vois rêveuse : « Sauver Venise? murmure-t-elle le regard dans le vague. Mais il n’y a rien à sauver… ni Venise ni le monde… »

L’eau dégorge de nos bottes à mesure que nous avançons.

« T’en as dans le caleçon, de l’eau, toi aussi? me demande-t-elle à sa manière innocemment insolente.

— L’existentialiste, il en avait jusqu’aux moustaches, lui! rétorqué-je en riant.

Poverino… pense un peu… » compatit cette bonne âme.


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