Un bis fondamenta San Barnaba

Posted on 26 novembre 2012

« Dans le pays où je vais, dis-je à mes amis, je ne trouverai guère de maison comme celle-ci, et pour passer les longues heures du soir je ferai une nouvelle de la vie de votre aimable duchesse de Sanseverina. »

Il y a quelques jours, mon regard fut absorbé par cette phrase de Stendhal qui ouvre La Chartreuse de Parme. Sur le même étal du bouquiniste, j’avais trouvé un petit volume d’André Suarès, Voyage du Condottiere, au lyrisme de tambour-major délicieusement désuet. « J’arrive. Et tout me déçoit » : telle est son impression de Parme, à laquelle ni le lecteur ni lui-même ne croit un instant. « Où est la Chartreuse? On me rit au nez — Quelle Chartreuse? On ne connaît pas de Chartreuse; » plus loin, sur Stendhal : « Il a voulu qu’on le crût Italien. Il se dit Milanais sur sa tombe mais la tombe est à Paris. Et à Milan, qui le connaît? », etc. Arrigo Beyle a manqué à la décence de s’effondrer d’une attaque d’apoplexie sur la piazza Duomo; l’ironie voulut qu’il tombât rue des Petits-Champs. « Les pieuses éjaculations des loyaux serviteurs… » Le mot de Swift va loin, et l’on se pose toujours la question : qui servent-ils donc, ces pieux serviteurs?

De Suarès, je ne connaissais que la plaque sur la façade de la Ruskin’s House, qui témoignait de son séjour à Venise. Le propriétaire de l’établissement, un esthète au goût sûr, me voyant un jour scruter cette plaque, apposée aux côtés de la plaque qui rendait hommage à John Ruskin, m’interpella amicalement : « Alors? Vous êtes de quelle école? »

La phrase de Stendhal est un heureux augure; on la suit, aérienne, comme tout ce qu’écrit cet homme, qui se soucie si peu de paraître écrivain.

La duchesse de Sanseverina surgit à chaque pas, à chaque instant, pour qui se laisse transporter par le rêve, dans ce pays-ci. Ce matin, voici que cette apparition me hèle comme je traverse le campo San Barnaba : « Ti xe un fenomeno! »

Nous nous asseyons à une table en terrasse, les sens aiguillonnés par une pointe de bise fraîche. Le café s’est refroidi dans la tasse le temps de le porter aux lèvres.

« Tu vois cette femme à la fenêtre sur les fondamenta? »

J’aperçois dans le cadre des fenêtres une silhouette aller et venir dans un mouvement désordonné.

— Eh bien, finis-je par dire, cette femme? »

— Tu te souviens de la femme qu’attend à son arrivée à Venise le héros de Fondamenta degli incurabili? »

— La vénitienne outrageusement belle que Brodsky avait rencontrée à Léningrad? La membre du Parti qui épousa un fortuné architecte?

— C’est elle. »

Et voilà une autre duchesse de Sanseverina, songeai-je.

« Je l’ai connue il y a quelque temps, poursuit avec un sourire ma voisine de la calletta. Elle m’a conté quelques souvenirs du séjour de notre poète qui ne se trouvent pas dans son livre. Il l’appela de New-York pour lui dire : “Je viens chez toi demain.” Qu’elle fût mariée avec deux enfants ne semblait pas le gêner outre mesure. Le lendemain, à son arrivée, il la rappela depuis le buffet de la gare : “Je viens chez toi.” Elle prit la précaution de lui réserver une chambre à la Pensione Accademia, à laquelle elle l’escorta d’un pas sûr. Et pendant toute la durée de son séjour, chaque matin, il s’était fait un rituel d’aller sous ses fenêtres lui crier dans un russe vigoureux : “Ouvre la fenêtre! Je veux te voir!” Et je te passe les obscénités dont il agrémentait sa supplique. »

Je venais de lire le poème Luka Mudishev et j’imaginai quelques-uns des termes que le fougueux pétersbourgeois eût pu lancer vers ce balcon, où je voyais une main tirer les tentures et les retirer dans un sens puis dans l’autre, de fenêtre en fenêtre, comme se préparant à un lever de rideau. Nous étions au théâtre : la brume, le froid pinçant, le ciel bas tombant sur les toits et le canal. Et l’ombre vive et captive du poète qui s’agitait parmi nous. Iosif Alexandrovitch nous comblait.

Mon amie lut dans mes pensées :

« Tu ne veux pas aller lui chanter de douces obscénités sous son balcon? Pour un bis? »

Je levai les yeux vers la façade du palazzo. Les fenêtres étaient maintenant ouvertes, l’étoffe des tentures flottait légèrement au vent. Plus aucune apparition de la Giuletta vénitienne. La pièce était jouée.


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