Hotel Gibbon

Posted on 06 novembre 2012

À mon arrivée à Paris, dans les années septante, je dis un jour à une vétéran de Mai 1968 que la Bible nous guidait dans à peu près chacune de nos actions quotidiennes, y compris dans la rébellion qu’elle manifestait volontiers contre la religion. (Je ne distingue pas l’Ancien du Nouveau Testament; on ne rappellera jamais assez que les deux grands totalitarismes du XXeme siècle avaient comme visée ultime la destruction du judaïsme et du christianisme : il fut bien question, comme le comprirent et le déclarèrent dans un entretien Joseph Brodsky et Ceszlaw Milosz, de substituer au message d’amour des deux Testaments un nouvel ordre politique plus cruel). Je me souviens que cette dame qui m’offrait le gîte (je dormais, à dix-sept ans, pelotonné dans un duvet sur le divan qui accueillait ses patients) se montra fort surprise de ma déclaration, comme elle le fut en une autre occasion, quand je lui parlai d’un cinéaste réactionnaire auquel je préférais un cinéaste libertaire. Le premier se déclarait avec virulence “de gauche” et le second était franchement apolitique – c’est-à-dire qu’il écoutait effrontément son cœur et ses désirs, pour le plus grand plaisir de ses aficionados – défaut qui déplut à son époque et dont il se guérit par le suicide.

« Comment peut-on être de gauche et réactionnaire? » s’étonna cette âme candide, ignorante des dérives ecclésiastiques de sa foi.

« Chez nous, ce sont les industriels (“les riches”, comme diraient nos missionnaires de l’irréligion) qui ont toujours remis la gauche en selle », me confie une amie italienne. Je songeai à un dessin satirique d’un artiste futuriste paru dans La Voce de Florence : « Quand la Gauche vole, la Droite se remet en selle ». On y voyait un prolétaire en casquette mettre la main au portefeuille d’un galant en queue-de-pie et haut de forme tandis que ce dernier l’encourageait à s’abaisser en riant, complice et ingénieur de son forfait. Ces romantiques fascistes n’en finiront pas de m’étonner.

J’écris ces lignes au buffet de la gare de Lausanne, sous les auspices d’une peinture du mont Cervin qui irradie de sa lumière tous ceux qui bivouaquent à ses pieds.

Je sors d’un bâtiment qui, un temps, appris-je, fut l’hôtel Gibbon, avant d’être, depuis les années 1920, le siège d’une grande institution financière helvétique. Un de ses passages porte encore l’inscription, gravée dans la pierre : « HOTEL GIBBON ». Edward Gibbon habita à cet endroit une maison avec un jardin, disparue aujourd’hui. C’est sur cette colline qu’il écrivit en grande partie l’Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, mais aussi son Journal de Lausanne.

En remontant depuis la gare vers la place Saint-François, j’ai cheminé dans la rue Edward Gibbon, parallèle à la rue du Midi, en contrebas de la rue de la Grotte.

Au cours d’un entretien avec un représentant de la Finance, j’ai fait une découverte toute personnelle : la métaphysique n’épargne rien, pas même la finance. Ne pas se comprendre peut créer un moment de poésie : le mystère de l’incompréhension peut même être une récompense pour peu que nous l’accueillions en nous avec la force d’une vérité insoupçonnée.

Pendant cette rencontre dans le palais de marbre de la première banque du royaume, la présence d’Edward Gibbon, qui vécut, dans les années qui précédèrent la Révolution française, sur ce lopin de terre m’aida à y voir plus clair.  Dans le hall de la banque, il y avait une exposition photographique sur le passé de l’édifice néo-classique, un des plus beaux de la ville par l’emplacement, face à l’église Saint-François, et la noblesse architecturale de l’établissement. On m’offrit un somptueux catalogue que je pus consulter à mon aise, aux pieds de la déesse des Alpes dans son suaire, en buvant un vin rouge, cépage Garanoir du Tessin.

« Ce n’est pas chose facile que de connaître exactement le passé d’une ville qui se transforme à vue d’œil. Bien souvent, les changements les plus importants, les événements les plus notables y passent inaperçus aux yeux des contemporains. Et les traditions erronées, les indications fausses, les incertitudes de la mémoire viennent rendre difficile la recherche de l’exacte vérité », écrivait en 1931 Georges Antoine Bridel dans Lausanne, Promenades historiques et archéologiques.

Cette vérité humble de l’historien vaudois me parle d’une voix très proche et m’éclaire sur ma présence sur ce sol, sur l’incompréhension inévitable parfois entre les hommes, et sur le sens de la tradition qui régit toute idée de civilisation. Et, commandant une fiole de ma grave liqueur tessinoise, je médite cette réflexion de l’historien anglais : « La corruption, le plus infaillible des symptômes de la liberté constitutionnelle. »


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