Une journée à Paris : Mademoiselle Elodie et le chat Tchorny | Brussell-express

Une journée à Paris : Mademoiselle Elodie et le chat Tchorny

Posted on 06 octobre 2012

Je suis retourné à la brasserie où je venais, du temps de mes années parisiennes, prendre le café dans le silence qu’elle offrait, en terrasse comme en salle. Un silence qui permettait de mieux saisir le regard ou la voix de son voisin.

Un chœur s’élève parmi les serveurs : « Bonjour, Mademoiselle Elodie! » Mademoiselle Elodie, qui a visiblement dépassé l’âge de la retraite, vient livrer le plateau des pâtisseries. Tout le monde lui fait une haie de sourires. C’est dans ces moments que l’on comprend qu’il n’y a pas de classes, qu’il n’y a que des hommes, qu’il n’y a que l’amour qui vaille sur cette terre.

Des jeunes gens, apparemment en formation dans les métiers de la restauration, sont accueillis par le maître d’hôtel, qui leur fait l’historique des lieux : « Le Balzar, savez-vous, est un des rares établissements du Quartier latin à avoir été épargné par les manifestants en mai 1968, il n’a jamais eu ses vitrines brisées, parce que Monsieur Jean-Paul Sartre venait souvent déjeuner ici, pas qu’à la Coupole. » “Mai 1968” et Monsieur Jean-Paul Sartre semblent leur parler autant qu’Hannibal ou la Gaule cisalpine.

Le matin, j’avais pris mon crème dans un vieux café de la rue de l’Arbalète, encore pas tout à fait réveillé de ma nuit passée dans une chambre sous les toits. Les habitués étaient à vue d’œil des anciens de “Mai 1968”. Ils s’adressaient au patron avec une familiarité un peu forcée, en l’appelant par son prénom. Le tenancier répondait à ces assauts de cordialité pas très naturelle par une parfaite indifférence. Mademoiselle Elodie, elle, ne courtisait personne ni n’était courtisée. D’où ce sentiment de liberté de part et d’autre.

Dans les étages de la librairie Gibert, où j’aurai passé des centaines d’heures à lire, tout au long de mes vingt ans de séjour à Paris. Le département des occasions de Gibert avait été ma grande bibliothèque d’accès libre.

J’ouvris un livre de Flann O’Brien, Kermesse irlandaise : « Un livre avec un seul début et une seule fin, voilà une idée à laquelle je ne pouvais souscrire. » Le génial irlandais savait se mouvoir avec une folle liberté dans l’espace temps de la narration.

Quelques rayonnages plus loin, dans Les Fondements du christianisme, traduction de Mere Christianity, C. S. Lewis rappelle le sens du mot gentleman, qui désignait une personne possédant des terres et non quelqu’un d’aimable, tel qu’on l’entend dans sa nouvelle acception : « lorsqu’un mot cesse d’être un terme de description et devient uniquement un terme de louange, il ne vous informe plus des faits relatifs à l’objet, il vous indique l’attitude de l’interlocuteur envers cet objet.

« Nous ne saurions, sans courir au désastre, utiliser le langage comme nos opposants voudraient que nous l’utilisions, écrit C. S. Lewis. Dire d’un homme bon qu’il est chrétien n’enrichit pas la langue, car nous avons déjà le mot “bon”. Le mot “chrétien” aura été altéré et rendu impropre. »

Il n’est de maux de la société qu’on ne puisse déchiffrer à travers les signes de corruption du langage.

Lewis aborde le thème de la chasteté avec humour, comme étant « la plus impopulaire des vertus chrétiennes, si contraire à nos instincts que, manifestement, soit le christianisme a tort, soit notre instinct sexuel s’est déréglé. » Et, en laïc anglican, il minimise l’importance des péchés de la chair par rapport aux jouissances spirituelles, ces maux majeurs : « régenter, patronner, médire, se complaire dans les plaisirs du pouvoir et de la haine. Il y a, relève-t-il, le moi animal et le moi démoniaque qui rivalisent avec le moi humain que je m’efforce de devenir. Un prétendu dévot peut être bien plus proche de l’enfer qu’une prostituée. Mais mieux vaut n’être ni l’un ni l’autre. » Un lupanar où officient les dévots, où même le vice peine à trouver sa place : voilà le laboratoire de l’air du temps.

Le soir, place d’Italie, chez le peintre Sacha Zuckerman, en exil de la petite Russie d’Uzhgorod et de Jérusalem. Sacha me présente le nouveau compagnon de la famille, un petit chat noir, qui fut abandonné au moment du départ des concierges et qu’il a recueilli errant dans la cour de l’immeuble. Toute la maisonnée s’est enquis de ses nouvelles après l’adoption. « Ce chat mérite le bonheur! » a prophétisé le pope macédonien du dernier étage, qui l’a béni. Il me présente au félin endormi dans sa couette en lui caressant le crâne : « Tchorny, nous avons la visite de Sima ». Puis il se tourne vers moi et me déclare, soudain inspiré : « Ce chat, il est génial! » « Tu devrais l’appeler Sacha Tchorny », lui dis-je.

Pour une fois, nous sommes seuls. Les filles sont avec leurs copains, « des ultra-gauche de la rue d’Ulm », et la maman à un congrès à Moscou. Nous faisons réchauffer des blinis que l’on mange avec du fromage blanc au cumin et du saumon fumé, en buvant de la vodka et en mordant dans des citrons frais.

« Sima, il faut revenir à la raison, c’est le moment d’être de gauche, le monde tourne à l’envers », me dit Sacha d’un air grave en me resservant de la vodka.

« Explique-moi ce que cela veut dire », lui ai-je demandé embarrassé.

Il m’a donné dix raisons (dix, j’ai compté, depuis les jeunes femmes dekabristes de « Pussy riot » et la velléité belliqueuse de Bibi Netanyaou jusqu’à l’idéologie férocement répressive du cabinet socialiste français) avec lesquelles j’étais d’accord en tous points, parce qu’elles évoquaient des situations concrètes. Ou même pas, simplement parce que j’aimais cette famille et que j’avais confiance dans cet amour. Le chat Tchorny était maintenant réveillé et nous observait de ses yeux intelligents et mystérieux, notre conversation semblait l’ennuyer un peu.

« Je veux bien être de gauche, au cas par cas, ai-je concédé à mon ami. Par pur sentimentalisme », ajoutai-je dans un sursaut d’orgueil.

« Si tu veux », m’a-t-il répondu. Puis il ajouta, pensif :

« Autre chose, Sima. Il faut se laisser pousser la barbe. »

« La barbe? »

« Sans barbe, pas de révolution possible. » Il énonça ces mots avec la cadence d’une conclusion paisible, en hochant la tête sentencieusement.

De la phrase de Babel jaillissait des étincelles sous la cognée des mots : « Potomu chto ia – Revolutsia! » Le rêve et l’enfer dans huit lettres, huit épines cyrilliques. Je me rengorgeai et bus ma vodka d’un coup, à la russe.


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