Hommage à Octembre

Posted on 29 octobre 2012

« Plutôt dehors, si vous voulez prendre un café. Dedans les ouvriers vont arriver pour manger dans un moment. »

Le mot « ouvrier », délivré de sa panoplie carnavalesque dans la bouche de la propriétaire du café, dans sa pure simplicité, m’a fait respirer un air de liberté – loin du commerce des mots et des êtres.

Il y a un vieux, l’ancêtre du village, qui passe dans l’établissement trois fois dans la journée, cheminant bravement avec ses baguettes de marcheur, il prend matin et soir ses deux décis de blanc et je ne l’ai jamais vu payer. Il est toujours accueilli à une table où se trouvent déjà quelques anciens du village en train de bavarder, boire et se remémorer, ou bien la patronne le rejoint et le laisse conter ses histoires. Et les histoires, n’est-ce pas, messieurs les rédacteurs, ça a à voir avec le passé, avec la mémoire.

« Tu l’as vu quand, toi, ton premier mort?

— Oh, moi, mon premier mort, c’était mon père, je crois bien. J’étais encore gamine… J’oublierai pas son visage… On lui avait mis ses beaux habits, on l’avait joliment coiffé… Il était beau, il était souriant… Il avait l’air heureux… »

Pour mieux comprendre, pour m’approcher de la flamme vacillante du dialogue et de la  vie, il me faut traduire – imaginer – la scène en langue bernoise dans la vigueur d’une nouvelle de Gotthelf, dans les couleurs d’un tableau d’Anker.

Les syllabes d’un poème de Hart Crane reviennent chanter à mes oreilles, trente ans après qu’elles m’apparurent sur la page d’un livre ouvert sur une pile en vrac chez Strand, de l’autre côté de l’Atlantique :

« October, remember!

November, forever! »

Peut-être était-ce un dicton de la côte Est mis en exergue, peu importe, c’était de la poésie de Hart Crane, les mots étaient passés à travers son sang et ils voyageaient jusqu’à moi, en ces derniers jours d’octobre – ah, supplice du e muet, bandeau sur la bouche avide de baisers! Mais je peux invoquer Oktober et November auprès de ma régente de bistrot bernoise, nous saluons le mont Rubli comme un ami, à qui l’on demande conseil sans attendre d’autre réponse que le silence enneigé du vieux sage. Il neige et nous sommes sauvés. Un seul vers de Pasternak me suffit :

« Il n’est d’angoisse au monde telle que la neige ne puisse guérir. »

Mois d’Octembre généreux, qui s’étire sur neuf semaines, prélude au long Décembre, pont des saisons et des années.


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