Fantômes amis

Posted on 20 octobre 2012

Avant de quitter la vallée, l’oreille retient les dernières notes du dialecte local, solfège migratoire.

« C’est ça qu’était bien pendant la guerre, entends-je un vieux grommeler à un de ses compagnons de bistrot, on pouvait pas aller traîner en France, ni en Allemagne ou en Autriche, on n’avait qu’à rester chez soi tranquille. »

Du bonheur de ne plus être en guerre, de pouvoir bouger.

Hier, j’ai passé la nuit dans un bourg du Léman. La nièce de la propriétaire se souvenait de mon séjour d’un mois dans la pension, l’année dernière à la même époque. À peine eus-je retrouvé ma chambre que je voulus tout embrasser du regard : chaque objet – statuettes, tableaux, cruche, radiateur de fonte, lames de vieux parquet, pièces d’étoffes sur le lit ou aux fenêtres – se rappelaient à ma mémoire.

Je dormis d’un sommeil lourd, pacifié, la fenêtre ouverte sur les toits de cuivre et le jardin.

Le matin, je revis l’ouvrier électricien, un Persan qui occupait, au-dessus de l’ancienne grange, la seule chambre disponible à l’année. Il avait sa famille de l’autre côté de la frontière, dans le Jura français. « Il faut apprendre à se déplacer pour suivre le cours des changements », m’avait-il dit en se réchauffant un plat dans la petite cuisine.

Madame B., la propriétaire, vit sur les hauts de Vevey. Vers midi, elle quitte ses élèves du cours de piano, et regagne sa pension, musée de sa passion brocanteuse. Elle est là, elle rayonne de sa présence, assise dans un fauteuil en osier qui l’enveloppe tout entière, un châle sur les épaules, absorbée dans ses mots croisés en allemand et en français. Cette figure majestueuse et humble incarne à elle seule toute la dignité de la Réforme qui prend forme dans l’individualité.

Sur un guéridon, je remarque le premier volume de La Recherche de Proust, dans une vieille édition aux pages jaunies et à la couverture décharnée. Je ne peux résister de l’ouvrir et, surgissant devant mes yeux comme un animal vivace, une seule phrase me donne un point d’ancrage dans le monde : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. » « Un poème se cache dans chaque page des reportages de Joseph Roth », déclara un poète russe. Chez Proust, un poème se cache dans chaque paragraphe – la page est saturée de sens et de beauté, ne laissant guère d’échappatoire : l’esprit n’a droit à aucun répit, interpellé sans fin sous le fouet de l’intelligence et de l’art.

« Et puis quoi? Gide avait bien le droit de ne pas aimer! » avais-je entendu déclamer un employé de la maison d’édition de La recherche qui y tenait la fonction de poète officiel. Du droit d’être un ignare, un envieux, un salaud.

Je recueille comme un souffle de vie l’image des éléments dispersés sur la grande table ovale du salon : un livre, La Libération d’Œdipe, un cahier à spirales couvert de notes qui courent en diagonale sur la page, une paire de lunettes dont les branches sont tenues par une chaînette dorée, un cendrier où gisent quelques mégots. Le tic-tac de la pendule régule le rythme cardiaque.

« Savez-vous qu’il y a certaines personnes qui me disent qu’elles n’arrivent pas à dormir dans cette maison car elles la trouvent… “trop habitée”? me dit Madame B. Comme s’il y avait… je ne sais pas, moi… des fantômes, peut-être, ici?

— Madame, lui réponds-je, reconnaissant la vérité dans ses paroles, cela n’a rien d’impossible. Mais ne reconnaissons-nous pas ces fantômes comme des amis?

— N’est-ce pas? Des amis, mais oui… » l’entends-je murmurer avec un air de profonde concentration.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express