« Que faire? »

Posted on 14 octobre 2012

« “Que faire?” demanda un jeune pétersbourgeois exalté.

— Voilà ce qu’il faut faire : quand c’est l’été, – cueillir les framboises pour faire des confitures; quand c’est l’hiver, – boire du thé à la confiture de framboises. »

Je lisais ces lignes de Rozanov au téléphone à une émigrée exaltée de l’autre côté de l’océan quand elle m’apprit que ce petit bout de dialogue était devenu un véritable manifeste chez les Russes. Ce conseil inspiré, c’est la réponse que fit Rozanov au “Que faire?” du révolutionnaire démocrate Nikolay Chernichevsky, repris ensuite par le camarade Vladimir Illitch.

J’ai relu cette phrase bien des fois, et chaque fois elle m’est apparue sous une lumière nouvelle, on n’a pas eu besoin d’inventer l’impressionnisme en littérature.

Il faut saisir le sens de chaque mot, qui varie suivant le moment, suivant le lieu, suivant l’humeur, sans jamais s’opposer au sens qui fait le mot. « Arrêtez d’écrire des livres avec des cataclysmes et des grandes théories… contentez-vous d’utiliser les lettres de l’alphabet : A, B, C… » s’était écrié Boris Vakhtine, un écrivain chez qui je reconnais l’audace merveilleusement révolutionnaire de Rozanov… une prose sensuelle et vigoureuse qui caresse les sens et rafraîchit les idées. Ne cherchez aucune réponse à la question « Que faire? », si vous ne savez pas ce que c’est que l’été, que l’hiver, ou la cueillette des framboises et la préparation des confitures, et l’art de boire du thé brûlant et fort sucré en ne pensant à rien – en laissant les pensées se promener librement. Avant le questionnement, avant toute réponse, il doit y avoir la gratitude pour toutes ces choses vivantes : les saisons et les mille gestes qui les accompagnent, qu’elles suscitent – nos pensées qui vont leur chemin et qui vivent leur vie indépendamment de nous.

Par exemple, écrire dehors, assis sur un banc dans la cour de boulets de la ferme des Rousses, en regardant le lac Léman et les cimes rosées du Mont Blanc, les doigts légèrement engourdis par un matin frais et humide d’octobre est un hommage païen au lieu, à la saison. Nul besoin de cogiter sur les désastres de la planète – contentons-nous de saluer notre voisin. On peut ressusciter les morts par un sourire à son prochain. Je malaxe dans mon thé noir et fort, au goût âcre, une cuillerée de confiture aux pêches de vigne, que mon hôte l’ambassadeur a fait macérer avec du poivre de Jamaïque.

Glissé entre les pots de douceurs sur une étagère de la cuisine, je remarque un livre dont le dos est à peine lisible, tant la couverture est décolorée par l’exposition à la lumière. Je le retire avec soin, car il est collé aux bocaux par les débordements de confiture et découvre un recueil d’articles d’Eric Rohmer : Le Goût de la beauté. Je remets de l’eau à chauffer dans la bouilloire et des feuilles de thé à infuser, verse de la confiture dans la tasse et me plonge dans la lecture du conteur cinématographique. Peu à peu, je me souviens du sentiment qui m’avait traversé en voyant quelques-uns de ses films à mon arrivée à Paris dans les années septante : j’étais tombé amoureux de la France – de la culture française, que je redécouvrais dans la particularité de chacune des provinces qui firent ce pays, auxquelles l’auteur redonnait leur dimension. Je me souvenais, dans le cycle du quatuor des saisons, de la Bretagne et de la Provence, deux mondes que j’avais connus, dans leur monstruosité et leur mystère. Et, dans Ma nuit chez Maud, un des films les plus poignants du cinéma français, parabole d’une grande profondeur sur la foi et l’action (et l’amour, qu’on nous permette cette insolence), la ville de Clermont-Ferrand, patrie de Pascal et de Chamfort, recouvrait toute sa grandeur, grave et discrète, à travers les scènes en noir et blanc où même les extérieurs revêtaient une chaude intimité. Les rues et les cafés étaient le prolongement de notre intérieur : on y parlait à voix basse, comme dans les tableaux de province du Père Noël a les yeux bleus ou de Mes petites amoureuses de Jean Eustache, cet autre solitaire farouchement individualiste, qui mourut de n’avoir su cacher sa passion, dans un pays où l’exprimer vous tue.

Je m’attarde sur un entretien avec Jean Narboni où Rohmer, chemin faisant, livre nonchalamment son esthétique, c’est-à-dire la morale de son art : « Il arrive un moment où les valeurs de conservation sont plus modernes que les valeurs de progrès », déclare-t-il modestement. Et, dans l’article repris comme titre du livre, Le Goût de la beauté, une seule phrase pourrait à elle seule servir de manifeste poétique : « L’amour du beau est chose aussi répandue que le bon goût est rare. Je m’étonne de voir, ces derniers temps, écrivait-il dans les Cahiers du Cinéma en 1961, faire bon marché, dans les critiques de films, de la notion même de beauté. » Ce n’est pas un philosophe qui parle, ni un théoricien, mais un véritable artiste, qui redonne de l’espoir à tous ceux, artistes ou non, qui sont attachés à l’idée de la beauté, qui aide à comprendre le monde et à l’aimer, à y vivre. Peut-être que les écrivains qui surent décrire la modernité quasi insaisissable de la période de l’après-guerre sont-ils à chercher, à de rares exceptions près, parmi ceux qui écrivirent avec un stylo muni d’un verre optique et non d’une pointe à encre. Ceux qui crurent en l’imagination et au réel, à la poésie et à l’homme, sans se laisser impressionner par les mots d’ordre destinés aux paresseuses masses dévorées par l’envie.


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