Journal d’automne | Brussell-express

Journal d’automne

Posted on 24 septembre 2012

De retour des alpages, aux derniers jours de l’été, la pupille cherche encore l’herbe sur les prés de dalles blanches et s’accommode de l’algue grasse rejetée sur le quai. Le journal local a imprimé une historiette de la vie de la cité.

« Santa Margherita : il offre ses poésies aux passants – les agents lui séquestrent tous ses biens. » Le poète-vagabond, Antonio Melis, est sarde et il a offert ses poésies « sur l’amour, l’amitié, l’hospitalité » à travers toutes les régions de la péninsule où il a séjourné. « C’est à Venise, patrie de l’art, écrit La Nuova Venezia, que les agents lui ont fait comprendre que l’on ne vit pas de poésie. La bureaucratie régente le monde et, poète ou pas, Melis doit produire une autorisation pour son activité sur la voie publique. » L’affaire étant parvenue aux oreilles de l’adjoint au maire Sandro Simionato, celui-ci s’est excusé auprès du poète, à qui il a promis d’offrir le recueil de poésies de Wislawa Szymborska, Discours au bureau des objets trouvés. »

« À Padoue au café Pedrocchi, tout le monde me connaît et me salue, s’est expliqué le poète. À Rome, je suis chez moi, les parlementaires me reconnaissent et m’ont laissé entendre que si j’avais un souci, ils pouvaient m’aider… »

Melis, né à Armungia, dans la province de Cagliari, a fui le domicile parental à l’âge de seize ans, par amour de la liberté. Il a vécu au Lido de Venise de 1981 à 1985. « C’est là, avoue-t-il, que j’ai appris à me connaître. Je vivais sur la plage, et puis j’ai rencontré des personnes qui m’ont offert un hébergement. C’est au Lido que j’ai appris à me détacher de la matière, pour y retourner plein d’amour. J’aime la vie et le Campo Santa Margherita me plaît, je sens que c’est un endroit pour moi. Les personnes qui agissent avec méchanceté vont contre les lois de l’univers. Les agents ont eu la liberté de me prendre toutes mes poésies et maintenant ils ont également la liberté de me les rapporter. Je suis venu ici en paix et je repartirai en paix. »

Le poète des rues a été reçu depuis au palais de Ca’ Farsetti par l’adjoint Simionato, qui lui a offert le recueil promis de la poétesse Szymborska. Il a répondu à ce geste en offrant à son tour un fascicule de ses poésies : L’Anima (L’Âme).

Ce matin, je suis passé par le campo Santa Magherita, en faisant le grand tour, par les Zattere, San Basilio, le rio San Sebastiano, l’église Santa Maria del Carmelo. J’ai embrassé le campo du regard. Comme chaque matin, il y flottait cet air immuable de lendemain de fête désolée. Mon collègue n’était pas là. Les quelques bancs autour de la margelle d’un puits étaient occupés par des mamans qui parlaient entre elles de leurs progénitures. Il m’a semblé qu’elles attendaient leur poète. « Les margelles de puits, témoins silencieux (et sans défense) des temps antiques auxquels, dans leur voisinage, le peuple vivait des moments de communion », avais-je lu dans un guide.

*

À l’église des Frari, campo dei Frari, dans le sestier San Polo, sur l’autre rive, où je ne me rends quasiment jamais. Mon parcours : les différents districts de Dorsoduro – La Salute, le Zattere, San Barnaba, cercle dans le cercle –, le sestier San Marco, des rives du Pont de l’Accademia à l’église grecque, où l’on sent déjà la Venise orientale, jusqu’à la pointe de Canareggio et aux Fondamenta nuove, où l’on s’embarque pour les îles, un bout du monde qui s’étend de San Michele à Burano.

En cette soirée tiède et humide des premiers jours d’automne, le campo avait des allures de bivouac, dans une nappe de brume mouchetée de lumières flottantes.

J’entrai dans l’église et fus arrêté après quelques pas par la beauté qui veillait de toutes parts, en armes. À la tribune, je compris peu à peu qu’une assemblée “laïque” (je n’ai jamais très bien compris ce mot) donnait un prêche. Le ton des prédicateurs était solennellement ecclésiastique. L’un des orateurs invoqua “Le Grand Chariot” et je pensai à quelque constellation céleste quand les fidèles se mirent à réciter une invocation :

« O Grand Chariot,

protège-nous,

garde-nous de te remplir de provisions,

libère nous de la tentation des offres alléchantes… »

Puis, le conférencier, un professeur d’économie des universités de Paris à la barbe luciférienne, qui avait orgueilleusement proclamé sa foi athéiste, se mit à parler avec un accent grinçant et grave de “spiritualité non aliénante” : « Nous devons atteindre un sens profond d’unité avec le Tout, toucher à la sensation d’appartenir à l’univers… »

Je trouvai à terre un petit manifeste publicitaire : « Fête de la Décroissance », pouvait-on lire en lettres fluorescentes. Je m’approchai de la tribune, pour voir de plus près cette congrégation. Un prêtre brésilien, présenté par une femme pasteur de l’église vaudoise, prit la parole d’une voix suave, prononçant quelques mots plaisants et lui caressant la main, ce qui sembla ravir l’assemblée entière.

Je m’éloignai, me promettant d’oublier ce spectacle. Dans une allée, je remarquai une touriste qui ne prêtait aucune attention aux discours apocalyptiques déversés par les haut-parleurs, imperturbablement absorbée dans la contemplation des œuvres qui surgissaient à notre rencontre. Je m’approchai d’elle et lui demandai si elle pouvait me laisser consulter le guide qu’elle avait à la main; elle me le tendit naturellement. Je cherchai des yeux le jubé, la clôture de bois qui séparait le cœur liturgique de la nef. Les Frari était la seule église de Venise à avoir conservé son jubé. Le nom était emprunté à la formule latine « Jube, domine, benedicere » – « Daigne, Seigneur, me bénir ». Je caressai du regard les silhouettes de marbre de Canova et me dirigeai pour observer un détail à l’extérieur qui m’attirait, peut-être aussi étais-je heureux à ce moment de sortir de l’église. Debout devant « les cercles de pierre blanche d’Istrie enchâssés dans la brique claire », je compris que la pierre elle-même immergeait ce temple dans un immense voyage. Comme nous étions loin du rose pâle des rives de Dorsoduro, pensai-je.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express