« Qua xe Italia! » | Brussell-express

« Qua xe Italia! »

Posted on 28 août 2012

De Rougemont, dernière terre du Pays d’en Haut, le train de la ligne Montreux-Oberland Bernois, le MOB, vous transporte dans ses voitures panoramiques au village voisin de Saanen en quelques minutes. À chaque voyage, on redécouvre le paysage rond et frais de cette plaine vallonnée, comme si chaque brin d’herbe, chaque arbre, chaque chalet vous saluait.

Tous les jours, je me rends à la piscine communale de Saanen, camp d’apprentissage du cosmopolitisme au sein de la tradition locale. Le bonheur, c’est de percevoir chacun de ces deux mondes à la lumière de l’autre, car l’un sans l’autre, c’est le cauchemar provincialiste, à petite ou grande échelle.

Dans l’aire découverte de la piscine, où les bassins semblent avoir été creusés au milieu d’un pré, à l’ombre des conifères, je me suis fait quelques camarades de jeux parmi les vacanciers venus des divers cantons de l’Italie. « Ce qui te manque, à Paris, c’est quelques camarades de jeux avec lesquels échanger des idées », me dit un jour avec sagesse l’attachée de presse de mon éditeur parisien. Cette infirmière des nerfs vit juste. D’avoir à qui parler dans le Saanenland me met à l’abri du sentiment d’esseulement dans ce pays alpin. On peut converser avec les montagnes et les nuages bien sûr, et avec les arbres et avec les vaches, mais la rencontre avec l’humain a toujours quelque chose d’un petit miracle que l’on accueille avec joie, quand on sort de sa tanière.

De jour en jour, j’ai fait la connaissance, au cours de parties de pin-gue pon-gue, d’une famille sarde; et de leurs cousins napolitains, auxquels se joignaient des amis de vacances frioulans. Puis deux sœurs jumelles nées à Saanen ont fait leur apparition, seules résidentes helvètes parmi la communauté italienne estivale, dans ce pays où l’hiver comme l’été rayonnent d’une lumière éternelle.

« Il ne manquait que des représentants de l’Italie en exil », leur ai-je dit.

« Exil? Qu’est-ce que tu veux dire? » s’exclamèrent-elles en cœur du haut de leurs douze ans.

Leur maman, qui était venue vers nous, me salua et avisa d’un regard furtif le petit livre que j’avais posé sur la table de la cafeteria autour de laquelle nous bavardions : Gli ultimi 3000 anni dell’Istria – 3000 ans d’histoire istrienne.

« Vous vous intéressez à l’Istrie? » me demanda-t-elle d’une voix où je sentis poindre de l’émotion. Ses parents venaient de Fiume, me confia-t-elle à voix basse. Elle feuilleta lentement, sans dire un mot, le livre de Luigi Papo de Montona, ce valeureux volontaire, divulgateur de l’identité historique italienne – ce « bagage spirituel », ainsi qu’il l’appelait. Je compris pourquoi, quand j’avais demandé à ses filles de quelle région d’Italie elles venaient, elles n’avaient pas su quoi me répondre.

À Saanen, aux portes de l’Oberland bernois, l’exil d’une Istrienne helvétisée avait quelque chose d’insolite. Je le dis à Marianna.

« Sois gentil, ne parle pas de ces choses-là aux filles, elles sont encore petites », me dit cette sage maman.

Me préparant à une exploration de l’Istrie il y a quelques années, je demandai à la marchande de journaux, au cours d’une halte en gare de Zagreb, si elle avait une carte géographique de l’Istrie. La déclaration d’indépendance de la Croatie était encore fraîche dans son esprit. Elle me regarda d’un air furieux et me hurla au visage : « Nema Istre! Nema! Hrvatska! Hrvatska! Hrvatska! » L’Istrie n’existait pas pour cette patriote. Pour moi, cette péninsule était un poème historique, qui prenait sa source aux portes de Trieste, au pied du Kars. En me promenant dans les ruelles et sur les places des villages, en entrant dans les petites églises qui peu à peu reprenaient vie après l’ère de glaciation, à l’ombre des noms italiens qui apparaissaient sur les pierres des maisons, des statues et des tombes, partout je sentis cette sensualité romane, cette italianité qui avait pénétré l’élément slave.

« Tu aimerais parler avec ma mère? me demanda Marianna d’une voix calme. Elle en aurait des choses à te raconter sur Fiume et sur l’Istrie. »

J’observai ses filles en train de se chamailler en bernois avec un gamin du coin. Je me laissai présenter à une vieille dame d’une extraordinaire dignité, qui me parla dans un italien coloré de vénitien. L’exil lui avait donné l’allure d’une aristocrate. J’étais en présence de trois générations d’une famille italienne, parmi d’autres familles venues des divers cantons de la vaste péninsule et des îles. Comme le cœur voyage, pensai-je. Et je me remémorai les paroles entendues d’un exilé d’Istrie, que je répétai avec une pointe de fierté à la noble grand-mère : « Qua, xe Italia », lui dis-je. Ici, c’est encore l’Italie. Elle hocha la tête avec un sourire impassible, tandis que ses petites filles éclatèrent d’un rire joyeux.

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=b081B7gu9bs[/youtube]


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express