En lisant Chestov (le despotisme ignorant du cabinet socialiste français) | Brussell-express

En lisant Chestov (le despotisme ignorant du cabinet socialiste français)

Posted on 14 août 2012

Le penseur russe Lev Chestov a écrit en 1922, à la demande de ses amis français qui lui demandaient de les éclairer sur le bolchevisme, un texte qui tentait de faire la lumière sur la question. En le relisant aujourd’hui, on s’aperçoit que cette analyse, près d’un siècle après avoir été rédigée, reste d’une absolue validité sur le sujet des dérives et des avatars des idéologies de gauche, ce courant mainstream caressé par la nouvelle bourgeoisie montante.

J’entends déjà le revers de ping-pong de la dialectique siffler dans l’air : « Et les dérives de la droite? s’écriera-t-on. Est-ce donc mieux? » M’y voici : la « gauche » s’est depuis longtemps armée des travers autoritaristes et mercantilistes que nous attribuions naguère à la « droite », et qui ont cessé depuis longtemps d’en être l’apanage exclusif. Ainsi, on peut être méchamment despotique sous une étiquette de « gauche », de même qu’une certaine « droite » peut pencher aimablement, raisonnablement vers la tolérance. Que l’on songe au « Parti du progrès modéré dans les limites de la loi » de l’écrivain tchèque Jaroslav Hasek.

Il est grand temps de nous libérer de l’aliénation, de la superstition dialectique. Les mots « gauche » ou « droite », accommodés aux discours politiques du jour, n’ont guère plus qu’une valeur publicitaire et commerciale : la victoire d’un parti, d’une marque, promettant – comme n’importe quel autre bien de consommation – satisfaction à ses clients, dans une compétition où beaucoup d’intérêts et de pouvoir entrent en jeu. Observez comment les orateurs des deux camps se gardent bien, en général, de prononcer les mots « gauche » ou « droite » dans leurs discours ou débats – comme s’ils avaient conscience que ces mots prêtaient à rire, qu’ils les trahissaient. Rappelez-leur les désastres que l’humanité a subis sous l’une ou l’autre de ces bannières dans ses grands moments d’envoûtement collectif et les protagonistes répondront invariablement : « Ce n’était pas la vraie droite », « Ce n’était pas la vraie gauche. »

Et c’est bien de la « vraie gauche » comme de la « vraie droite » que nous devons nous méfier. En d’autres mots : du sectarisme.

Nous sommes condamnés au compromis et ce compromis passe par la sauvegarde des libertés individuelles, sur lesquelles pèse une menace chaque jour moins voilée. Alexis de Tocqueville, peut-être le plus éminent intellectuel français de l’ère post-révolutionnaire, fut visionnaire quand il prédit que le droit à la propriété, ce dernier bastion qui faisait tenir ensemble la société, n’avait rien d’inviolable et serait bientôt remis en cause.

La dernière victoire du gouvernement socialiste en France a été obtenue en flattant les éléments les plus sectaires de la société. « Si paradoxal que cela puisse paraître, écrit Chestov à propos du nouveau pouvoir bolchevique, il peut exister un idéal de la brutalité. » Et c’est bien cette promesse de brutalité à laquelle se sont livrés le Front National et le Front de Gauche, qui furent les arbitres de ces dernières élections. Il ne restait aux partis modérés que de courtiser ces extrêmes.

Une évidence s’impose : l’environnement de la droite modérée, pour peu imaginatif qu’il soit, a du moins ce modeste avantage d’être moins vilainement réactionnaire que le club socialiste.

« Le bolchevisme est un mouvement profondément réactionnaire, écrivait Chestov. Les bolcheviques, comme nos vieux partisans du servage, font le rêve de s’emparer de la technique européenne, mais libérée de tout contenu d’idées. »

Les socialistes de ce nouveau gouvernement rêvent de s’emparer des richesses européennes, mais libérés de toute conscience culturelle, de toute identité morale – de tout scrupule. En cela, ils sont les meilleurs alliés du capitalisme le plus amoral, qui les a depuis longtemps rattrapés – et conquis.

Leur idée du « partage » n’est qu’un slogan à vocation punitive et répressive qui s’accommode volontiers de mille injustices envers tous ceux qui ont réussi à avancer sans eux, par leurs propres efforts. « La philosophie de la culpabilité des autres » : cette définition du socialisme de Nicolas Gòmez-Dàvila semble être d’une pertinence inépuisable.

Il ne serait pas inutile de relire De l’assitance aux pauvres – De subventione pauperum – du moraliste chrétien Joan Lluis Vives pour nous rappeler le bon usage de la charité. Comment des athéistes fanatiques – les pires bigots qui soient – pourraient-ils comprendre le sens profond de la charité, vertu religieuse fondamentalement liée à la liberté de l’individu et indissociable du sens de la responsabilité personnelle, sans laquelle aucune dignité n’est possible?

Ces ignorants spirituels sont capables d’éprouver de la fascination pour une religion qui nierait le principe de la liberté individuelle – principe cardinal d’épanouissement et de salut dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament –, parce que, sans ce fondement, il n’y a plus d’hommes, il n’y a que des masses, qu’il est aisé de manipuler avec l’infaillible ferment de la haine, non plus des classes, mais de tous contre tous.

« Si étrange que cela puisse paraître, écrit Chestov, les bolcheviques, fervents du matérialisme, sont les idéalistes les plus naïfs. Pour eux, les conditions réelles de la vie humaine n’existent pas. Ils sont convaincus que le verbe possède une puissance surnaturelle. Tout se fait sous l’ordre du verbe; il s’agit seulement de se fier à lui, hardiment. Et ils se sont fiés à lui : les décrets pleuvent par milliers. »

Que l’on songe à la manipulation, à l’instrumentalisation du verbe à des fins surnaturelles exercée par nos cerveaux socialistes : un « ministère du redressement productif » a été mis en place, qui permet à un jeune et fringant avocat de pérorer et de faire le beau devant les caméras au nom de « l’éthique universelle ». Cet homme n’en démord pas : il s’est juré de « résoudre les problèmes par la volonté et le verbe. » Qu’on se le tienne pour dit.

Le fraîchement élu président de la République a pour sa part eu ce mot, très certainement concocté par ses sorciers-conseillers médiatiques en vue de gagner du temps devant l’inexistence de tout projet : « Les entreprises françaises peuvent compter sur notre confiance. » À première vue, une phrase aussi déroutante ne veut strictement rien dire. Laissons cependant cette incompréhension indulgente aux bonnes âmes. En s’attardant un instant sur cette aberration sémantique, on croit déceler un sens plus profond : « Le gouvernement a confiance en votre aptitude à créer de l’emploi et de la richesse, car il en a besoin pour rester au pouvoir. Débrouillez-vous donc comme vous voulez pour satisfaire à nos exigences sans rien attendre de nous. » Aux dernières nouvelles, le premier fonctionnaire de France a promis « une loi sur la démocratisation de la culture ». La culture, étrangère à toute loi dans son essence, gêne cet ennemi de la liberté qui voudrait la policer.

Le socialisme a épuisé depuis des lustres les très utiles et très instructives utopies de Ruskin et de Herzen, ces nobles esprits de la bourgeoisie éclairée venus des deux grands empires. Il s’est rapproché de nos jours du réflexe maccarthyste dans sa peur de la liberté de penser – dans son obsession de garder le pouvoir. Devant toute critique, il se drape dans l’indignation vertueuse – ce nouveau mot d’ordre à haut rendement de dividendes – ne comprenant même pas que vous osiez seulement remettre en cause ce qu’il tient pour une vérité éternelle (car ces ennemis de la religion croient en la vérité éternelle, pourvu qu’elle ait été édifiée par leurs soins, à leur profit).

C’est ce que Chestov, cet ennemi de l’absolutisme, a appelé « le despotisme ignorant » quand il désignait le pouvoir bolchevique.

J’entends qu’on me rappelle à l’ordre : « Ne confondez pas les bolcheviques et les socialistes, le pouvoir socialiste actuel n’a pas l’ambition de tuer physiquement. » Certes, pour la simple raison qu’il n’a pas la foi révolutionnaire authentique, comme certains anarchistes, grandes âmes capables d’éprouver du mépris pour leur propre vie et de tuer au nom de leurs idées. Il n’a que l’esprit de la caste et le souci du confort et c’est pourquoi il trouvera toujours des clients, des joueurs de tous bords qui ne croient en rien d’autre qu’aux vertus matérialistes – et surtout, « qui ne croient ni à l’intelligence, ni à la vertu ».

Abattre le moral des hommes libres, tuer moralement les créateurs, lui suffit. « Car l’esprit d’asservissement dont est imbue toute leur activité, et même toute leur idéologie simplifiée, tue toute création dans son germe ». Or « les hommes dotés d’une conscience, les hommes capables, ne peuvent pas, de par leur nature même, se faire à l’esclavage. La liberté leur est nécessaire comme l’air. »

« Et pendant ce temps, les plumes des journalistes-fonctionnaires continuent à tracer sur le papier les mêmes mots, devenus fastidieux à tous, sur le futur paradis socialiste », écrit encore Chestov.

Il ne nous reste qu’à constater avec tristesse l’état de stagnation de cette attitude psychologique qui dure depuis un siècle.

Chestov n’était pas un ennemi de la Révolution ; comme tant d’autres qui crurent à la nécessité impérieuse d’une grande réforme, il en était un sympathisant. Tocqueville eut la juste intuition que l’esprit de la République ne pouvait être sauvé que par les aristocrates qui le comprenaient et l’embrassaient – par amour désintéressé pour leur pays. Et Louis-Sébastien Mercier comprit que les jacobins « sanguinolâtres et populâtres » conspuaient l’idée de liberté. Cette haine de la liberté individuelle, et Tocqueville et Chestov en firent le constat. On la retrouve aujourd’hui encore dans sa pleine vigueur chez nos vertueux discoureurs héritiers de la politique du Comité du salut public.

La terrible leçon énoncée par Chestov devrait nous ouvrir une voie vers la réconciliation, vers la fin des hostilités entretenues par tous les parasites au nom de la fausse idée « de tolérance et de partage » qui ne s’appliquerait qu’à sens unique.

« Les socialistes de toutes les écoles, écrit le grand penseur, n’ont point remarqué qu’ils faisaient exactement le contraire de ce qu’ils avaient voulu faire. Leur tâche consistait à introduire dans l’esprit du peuple l’idée d’une vérité sociale supérieure, et ils ont fini par chasser de l’âme populaire toute notion de vérité. Le peuple s’est convaincu qu’aujourd’hui comme hier, ce qui existe, ce n’est pas le droit, mais la force. »

« Les monarques ont tué la monarchie, les démocrates ont tué la démocratie ; en Russie, les socialistes et les révolutionnaires tuent, et ont déjà presque achevé, et le socialisme et la révolution », concluait le visionnaire Chestov.

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Rendons hommage sur ce dernier point au nouveau gouvernement socialiste français : il illustre dans ses gestes et dans ses propos, à travers le somptueux cynisme de l’exercice du pouvoir pour la jouissance du pouvoir, la fin de tout idéal lié au socialisme. Qu’on nous accorde simplement la liberté de penser, qu’on nous laisse – autant qu’il est possible – maîtres de notre destin et que chacun, à sa mesure, soit l’artisan de sa propre vie, c’est ce que nous pouvons espérer de mieux.


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