Apparition à Pescara | Brussell-express

Apparition à Pescara

Posted on 05 août 2012

Il fallait rejoindre la nouvelle galaxie ferroviaire pour passer de Rome sur la côte adriatique. Depuis la gare Termini, j’avais marché pendant une heure en suivant les indications des passants. Quoi de plus innocent que demander son chemin? Cela permet d’engager un bout de conversation. Il fait chaud, tout le monde comprend cette voluptueuse exagération ensoleillée, on se chamaille avec le dieu Soleil. Je suis à chaque fois frappé par la vive humanité qui peut surgir d’un simple échange de quelques mots. « Tiburtina? Mais qui vous a envoyé par ici? Il faut retourner jusqu’au carrefour et redescendre toujours tout droit! » Je ne peux m’empêcher d’éprouver une tendre indulgence pour le camarade promeneur qui m’a égaré. Rome est ainsi faite, un concentré de toutes les Italie. Chaque maison, chaque fontaine, chaque rue est une ambassade de tous les pays de la vaste péninsule, comme tous ces pays ont eux-mêmes en leur sein une pierre qui a fait Rome et l’Italie.

Les gens à qui je m’adressais sur mon chemin calomniaient avec affection cette gare, objet d’épouvante qui devait accueillir les trains rapides, qui avait coûté des milliards disait-on, et qui était vide. « Et le nouveau train? Vous avez vu les affiches de publicité? m’interpella une grand-mère qui tenait dans ses bras sa progéniture endormie. On dirait un vers! » Ironie romaine.

J’arrivai enfin à Tiburtina, que je ne distinguai pas tout de suite. Sur la place des autobus qui jouxtait la gare, se tenait un petit marché asiatique d’articles vestimentaires de loisirs : écharpes colorées, lunettes de soleil, chapeaux de paille – tout était colifichet : caleçons, espadrilles et maillots bariolés de chiffres et de lettres – tout un chacun revêtant ces haillons était un champion en puissance. J’aperçus, au-delà d’un bras d’autoroute qui passait au-dessus de nos têtes, un immense édifice sombre qui s’élevait. C’était le temple moderne à la gloire du nouvel âge du rail. Il avait un vague air de ressemblance avec la gare de Madrid Atocha, une galaxie technologique où l’acier et le verre dominent le voyageur. Je ne croisai guère que quelques égarés, minuscules silhouettes se déplaçant au milieu de vastes allées traversées par les courants d’air. Au milieu d’un tel espace, on perdait jusqu’au sens de gravité, faute de sentir le sol. « Tiburtina, me dis-je, tu es un poème futuriste. » Et je me mis à rêver à l’ancienne Tibur, qui avait pris le nom de Tivoli, desservie par ce terminal.

« Il ne faut pas s’effrayer, « è una stazione finta » – une gare fantôme. Rien de négatif, c’est juste que c’est nouveau », me dit un agent d’accueil que je repérai dans son petit kiosque à roulette, une grosse coque d’œuf en plastique à demi ouverte. Quand il me demanda où j’allai, je me sentis pris d’émotion en prononçant le nom de ma destination : « Pescara », avouai-je. Le prochain train ne partait pas avant deux heures.

« Mais vous pouvez prendre dans un quart d’heure le régional pour Avezzano, me dit le spirituel ferroviaire qui avait senti mon désarroi. Vous trouverez bien un bar autour de la gare où passer une heure en attendant le train pour Pescara. »

En attendant de recevoir les convois rapides qui pour l’heure engorgeaient la gare Termini, Tiburtina était le havre des trains régionaux. Avezzano était à mi-chemin sur la route de Pescara. Pendant deux heures, j’allais me pénétrer de la montagne des Abruzzes, ronde et d’un vert sombre. Nous étions sur une ligne peu fréquentée, nous goûtions au charme ingrat des lignes transversales. L’axe est-ouest seyait davantage au mouvement des empires. Au kiosque de la gare d’Avezzano, en sirotant un café soluble dans un gobelet de carton, je m’absorbai dans la lecture de l’histoire locale en parcourant quelques opuscules écrits par des historiens de la province. La question du nom des Abruzzes au pluriel y était évoquée, qui m’avait souvent intrigué. Il y avait des raisons historiques, comme pour les Marches ou les Pouilles – « aucune province italienne n’était vraiment unitaire » – lus-je au détour d’un paragraphe. Lombards, Suèves, Goths et Normands avaient conquis tour à tour cette aire après les Romains. Il y avait donc l’Abruzze ultérieure et l’Abruzze citérieure – l’Aprutium ultra flumen Piscariae (« Abruzze au-delà de Pescara ») et l’Aprutium citra flumen Piscariae (« Abruzze en deçà de Pescara »), terres qui firent partie du Royaume des Deux-Siciles, cette entité insulaire et péninsulaire qui s’étendait des deux côtés du détroit de Messine. Le pluriel est un monde.

Et Pescara? me dis-je. C’était pour moi la ville de Flaiano, le poète qui écrivit pour le cinéma et pour lui-même. J’étais heureux de prendre le train pour ce terminus maritime depuis Avezzano; peu à peu nous sortîmes de la chaude enveloppe de la montagne et le ciel s’ouvrit : on sentait la mer, au bout des voies.

Je descendis à Pescara Porta Nuova, la gare qui desservait la « vieille Pescara ». Je me trouvai bientôt dans le quartier ancien de la ville, un îlot formé des petites maisons de deux étages. Une plaque indiquait sur une de ces façades la maison natale de Flaiano. Quelques pas plus loin, j’avisai une pension qui portait son nom. Quand je sonnai, la propriétaire sembla surprise, quasi incrédule de voir débarquer un visiteur. Elle rentrait chez elle, du côté de la mer, et me laissa les clés.

Je laissai mon sac dans la chambre et m’en allai voir la lagune adriatique. La promenade désertée du lungomare, sous la lumière crépusculaire, avait quelque chose d’irréel. La côte adriatique, en Italie, m’est incompréhensible : cette aire de loisirs peuplée d’un millions de parasols respire une grande mélancolie. Je songeai à la Rimini de Fellini, autre exilé romain. Au bout de quelques heures, j’avais épuisé ma quête de souvenirs. M’éloignant des lumières de l’hôtel Esplanade, j’enlevai mes sandales que je laçai à ma ceinture et me mis à marcher dans l’eau, confiant dans l’imminence d’une apparition.


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