Sur la Riviera du Ponant

Posted on 09 juillet 2012

« En Amérique, me disait une Russe qui y fut émigrée quelques années, l’hiver arrive, le neige commence à tomber, et tu ne reconnais pas la neige, l’automne est là, les couleurs de la Nature changent, et c’est comme si tu ne t’apercevais de rien. »

Le vent et la neige et les feuilles qui tombent sont des frémissements de la Divinité, des signes que nous sentons avec ardeur, que nous cherchons à partager avec une humanité voisine : la bouche veut rompre les mots comme le pain et dire la grâce.

En Amérique, chacun se réchauffe au ballot apporté par ses ancêtres du Vieux Continent. L’Amérique a cet avantage sur l’Europe : on peut aimer passionnément son pays d’adoption sans oublier son passé – et si l’on veut le renier, personne ne vous en empêche.

J’avais mis le cap sur la plus improbable des destinations de l’Italie unifiée : San Remo. Il est vrai que je m’étais concocté une foule de petites raisons, un catalogue de fantaisies personnelles. On appelait les habitants de San Remo, en vieux ligure, les “Sanremaschi”, avais-je lu dans un vieux guide, or j’avais entendu dire, dans la langue unifiée, “Sanremesi”; San Remo était située sur la riviera du Ponant, qui s’étendait, avant la rançon payée à la France, jusqu’à Nice; j’avais le souvenir d’une repartie que me fit, vingt ans plus tôt, le patron du bar de la gare, comme j’admirais une collection de photographies en noir et blanc de l’acteur Totò qui tapissait un mur de son modeste établissement :

« Bravo, Totò, m’étais-je confié à lui ému.

— Eh, bravo si, m’avait-il rétorqué aussitôt, tout en continuant à essuyer ses verres d’un air mi absent, mi rêveur, e pure lui è morto! – « et ça ne l’a pas empêché de mourir ».

J’avais quitté la Vénétie le matin, fuyant son climat tropical. En gare de Vérone, ma voisine m’offrit de garder son numéro de La Repubblica qu’elle abandonnait derrière elle. Inévitablement, j’y trouvais un article de Naipaul, qui intervenait le soir même à Milan, au Théâtre dal Verme, à l’occasion du festival de la Milanesiana. Les textes qui nous frappent particulièrement nous donnent l’impression d’une lettre personnelle écrite pour provoquer en nous une réponse. Comme un point de rencontre où le lecteur relève le défi de l’originalité de l’auteur. Et cette lettre m’avait été remise par une messagère anonyme.

« L’art de l’imperfection », titrait l’article sur une page.

Un fait impérieux m’a frappé en lisant le texte de Naipaul : ce qu’il y a de plus important, de plus beau, ce qui constitue une vérité en soi, indépendamment de son propos, tout au long de cet article, c’est le timbre unique de sa voix qui émane de la construction même de sa phrase pleine de rigueur et toujours lumineuse d’intelligence; c’est la volonté obstinée de comprendre, de s’adresser à l’autre, de s’ouvrir au monde que toute oreille attentive décèle dans la pensée qu’il exprime. À partir de là, peu importe qu’on le suive ou non dans son interprétation sur la foi chrétienne, dans son développement de l’idée du dharma et du karma (sur ce dernier point, on sent qu’il se contente d’exprimer une partie de son vécu, sans adhérer vraiment à aucune croyance), il rend hommage à un pan de son identité et cela nous suffit comme gage de son honnêteté intellectuelle.

L’autre nouvelle du jour était la découverte de « la particule de Dieu, le boson de Higgs, capable de créer la matière ». Et dans la référence que Naipaul fait à cet événement, on ne peut que saluer son brio : sans s’autoriser à entrer dans le débat scientifique, il exprime simplement sa loyauté au courant rationaliste occidental, reconnaissant l’influence morale qu’il a sur la pensée et l’art de l’écrivain.

Naipaul se souvient d’une lointaine lecture qu’il fit des Cinq pièces faciles du physicien américain Richard Feynman qui, en conclusion de son livre, recommandait à son lecteur de « ne pas tenter de conceptualiser les phénomènes que la physique moderne décrit, car l’esprit humain, qui ne peut penser qu’en trois dimensions, n’a pas les moyens de les comprendre. »

C’est, semble-t-il, le message qu’il nous transmet et dont il fait sa conclusion, dans un joyeux pied de nez à la superstition – fût-elle rationaliste – en évoquant « une imperfection intrinsèque au sujet » : la religion, pas plus que la science n’y échappe. Nous serions imparfaits – cette vérité nous sauve d’un grand tourment!

La nouvelle gare de San Remo présentait certainement un bel exemple d’imperfection : le train fit halte dans un tunnel et je crus un moment que nous étions bloqués quelque part à l’approche de la ville quand un panneau lumineux me confirma que nous étions arrivés. Il fallut, avant d’arriver à l’air libre, de toucher au premier rai de la lumière du jour, parcourir un couloir éclairé de néons sur plusieurs centaines de mètres.

« Mais où est passée l’ancienne gare? » demandai-je à la sortie à qui voulût m’entendre. « Plus bas, plus bas », me répondit-on. Je traversai la ville en suivant son cours principal, jusqu’à passer devant le théâtre Ariston, puis le Casino, lieux emblématiques sanrémasques. Et là, en remontant la route parsemée de vieux palaces décatis, en contrebas de la promenade qui s’élevait au-dessus des anciennes voies, je vis l’ancienne gare; on avait gardé le panneau, et les voies qui couraient autrefois le long de la mer avaient été transformées en piste cyclable.

Je m’aventurai jusqu’à l’hôtel Londres, vestige d’une époque fastueuse où le luxe s’apparentait à la tradition; dès l’entrée rayonnait le souvenir de la tradition, de cette époque, sur fond de tapis aux couleurs passées, à la trame élimée.

Le hall de l’hôtel grouillait de touristes russes; ce n’est pas la réceptionniste, une Moscovite aux formes bien remplies faisant face à leurs assauts, qui aurait pu m’éclairer sur la différence entre « sanremaschi » e « sanremesi ». Elle me fit accompagner par la femme de chambre, une pouillaise native de Milan qui avait grandi à San Remo. « Sanremaschi, ce sont les gens de San Remo, me souffla-t-elle d’une voix douce. Sanremesi »… Elle chercha un instant ses mots. « Moi je suis Sanremese, si on veut… je vis ici… mais je ne suis pas d’ici. » Heureux peuples, pensai-je, ceux qui ont une patrie, qui gardent l’étoile de leur lointaine commune d’origine!

Je restai deux jours à San Remo, à baigner dans les souvenirs de mon adolescence, m’imprégnant à chaque pas de la présence russe, comme un hommage involontaire aux Romanov qui séjournèrent ici avant la chute de l’Empire. San Remo brillait comme une parcelle de cet Empire, défunt pour l’histoire et vivant pour les vivants, un bout de terre de Crimée qui se serait laissé emporter jusque sous ces climats. À travers le prisme des vocables russes qui traversaient l’air comme les cris des mouettes, la perspective du lieu changeait – un nouveau type de folie prenait ses droits. À l’âge de quinze ans, fuyant Nice la francisée, j’allais à la rencontre de la divine italianité en m’aventurant sur cette extrémité du Ponant; aujourd’hui, cette romanité m’apparaissait gagnée par le baroque et la douceur sous une vague de tourisme orthodoxe. Je me souvins qu’à cette époque de ma vie, un des rares lieux qui m’était apparu comme vrai à Nice était l’église russe; l’unité de la vieille Ligurie, je la retrouvais aujourd’hui à travers l’église russe de San Remo, autre ambassade de la vieille Europe qu’aucun signe des temps nouveaux n’offensait.

À travers la fenêtre du train qui me conduisait aux confins de la frontière d’Etat, la mer aux reflets d’argent, la luxuriance végétale et minérale n’en finissaient plus de renvoyer les échos d’une vie antique. « L’illusion de la conscience » du message védantique, ce serait donc cette foule d’apparitions? Je ne voyais qu’une abondance de vie, une promesse de vie éternelle dans la plénitude de l’instant présent.


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