Cinema Italia

Posted on 17 juillet 2012

C’était l’été 1971. J’ouvris les yeux sur l’Italie en gare de Vintimille. Les premiers mots que j’entendis en posant le pied sur le quai me mirent en joie. Cette langue qui se révélait à moi, c’était comme la voix d’un parent perdu et retrouvé après une longue absence.

Je courus au premier bar dépenser mon vocabulaire sommaire : « Buono, il caffè! Bel tempo, oggi! Da che parte è, il mare? »

Je découvris le goût du café. Mais aussi le débit du parler italien et la clémence de mes premiers compagnons de conversation : oui, le café était bon, et le temps était beau, et la mer… n’était-elle pas, la mer, au bout de la rue?

Ce n’est que quelques années plus tard, au sortir de l’adolescence, que je retrouverais l’Italie, au cours d’un pèlerinage d’une semaine qui me transporta de Vintimille à Venise, par le train de nuit, puis de Venise à Florence et à Rome, avant de rentrer en suivant la ligne de la côte, traversant les provinces du Latium, de la Toscane et de la Ligurie, de Rome à Vintimille, faisant encore une dernière escale à Gênes, comme pour repousser le moment de franchir la frontière occidentale.

L’impression la plus forte que je ressentis au cours de ce voyage, c’est dans les Lettres d’Italie de Herzen que je la retrouve aujourd’hui. J’avais été frappé, en parlant avec ces Italiens que je rencontrais au hasard à bord des trains, sur les quais, dans les bars et dans les rues, par leur magnifique individualité. Ils se laissaient étonner, ils se laissaient surprendre; ils étaient eux-mêmes, le plus proche état de la liberté qu’il nous soit donné.

Pavel Mouratov, le merveilleux prosateur russe, rend hommage à Herzen dans ses Images d’Italie : « il a vraiment compris cette aspiration démocratique qui brûle dans le cœur de ce peuple », écrit-il. Et il relève ce passage du livre de son compatriote : « À la différence des Français, les Italiens ne “représentent” pas la démocratie, elle est inscrite dans leurs mœurs : par “égalité”, ils n’entendent pas l’esclavage uniforme. »

Une nuit, sur la plage à Vintimille, je me mêlai à un petit groupe de jeunes Italiens. Ils étaient un peu plus âgés que moi, de grands adolescents. Je crois me souvenir qu’ils venaient du bout de la péninsule, de la Calabre ou des Pouilles, peut-être. Je revenais d’un tour d’Europe qui m’avait fait traverser la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique. Mes camarades de bivouac abordèrent le sujet de la révolution en taillant quelques morceaux de saucisson et de fromage dont ils faisaient leur repas. J’eus un éclair d’inspiration et me déclarai Belge, déclamant dans un souffle, pour clore le sujet : « Noi abbiamo il re! »

« Ah, c’est vrai… ils ont le roi, eux… » s’exclamèrent-ils incrédules. Puis ils éclatèrent de rire en reprenant à la ronde : « È vero! Ils ont le roi! Ils sont pas de reste, eux! »

Je finis par rire avec eux. Le roi des Belges nous avait réconciliés. Et le roi de l’univers, pensé-je aujourd’hui. Ne dormions-nous pas, sur cette plage, sous sa protection? La lune elle-même nous souriait.

Gênes fut la première grande ville où le vice m’apparut dans toute son humanité, baignant dans les affaires de la vie quotidienne, nullement étranger à la famille, à la patrie, à la religion. Le vice était une pierre angulaire pour ces foyers de spiritualité. La prostitution, pour celle qui s’offrait et celui qui se donnait, était comme une mise à l’épreuve sur la voie d’une sainteté ordinaire – rien d’autre qu’être un homme.

En voyant mes premiers films italiens, dans les années septante, je fus ébloui par cette humanité géniale, égale sur l’écran en beauté et en malice à celle qui se manifestait dans toute son exubérance à l’extérieur de la salle. C’est la forme la plus authentique de démocratie que j’eus à connaître : le peuple (c’est-à-dire tout un chacun) se reconnaissait d’instinct dans les situations et dans les personnages, vils ou sublimes – le péché tout autant que la vertu répondait aux mouvements de notre âme.

Avec De Sica, Rossellini, Visconti, De Santis, avec Anna Magnani, Silvana Mangano, Vittorio Gassman, Alberto Sordi et cent autres cinéastes et acteurs de l’âge d’or du cinéma italien, je reconnaîtrai mon “école littéraire”, celle née dans la rue, de la rue, qui écrivit la littérature la plus noble, la plus vraie du XXème siècle.

Le monde est sauvé par le vice autant que par la vertu, parce que nous sommes faits de larmes et de rires, telle est la morale des grands maîtres narrateurs du cinéma italien de l’ère du noir et blanc.

Je suis revenu à Gênes et j’ai repris le train régional pour Vintimille, égrenant les noms des haltes comme les perles d’un chapelet. J’ai fait le voyage à rebours, un voyage dans le temps avec un avant-goût d’infini. Le mot du général Charrette – « rien n’est jamais perdu en ce monde » – résonnait en moi dans toute sa vérité évangélique.

« Madonna! Mille lire, una birra! » Où est-il, mon compagnon de compartiment, le vieux Ligure qui s’indignait du prix de la canette de bière que le gamin tirait en riant de sa glacière en bandoulière? Et où le retrouverai-je, mon vendeur ruffian? L’espoir de jours meilleurs gît parfois dans la litière d’un modeste péché.

Bientôt quarante ans ont passé. Je me suis aventuré dans les ruelles du vieux Gênes qui descendent vers le port, goûtant à l’ombre fraîche qui baigne ces pavés et ces façades où jamais ne descend le jour.

Une voix rauque surgit derrière moi. Je me retournai. Un visage creusé par les rides, outrageusement maquillé, une chevelure blonde reflétant une teinture aux multiples éclats, une bouche qui répétait des mots avenants. Je me sentis pétrifié. J’étais dans une caverne, au fond d’un puits, un mélange de bien-être et d’inquiétude m’envahissait imperceptiblement, de grands mystères se révélaient à moi sans dire leur nom. Il est des langues qui n’ont que faire du sens des mots – elles n’ont pas le temps de le fabriquer, elles le produisent par la beauté des sons, par la sensualité innée, par le lien immédiat qui émanent de ces sources vivantes.

Je balbutiai quelques mots devant cette Marie-Madeleine. Elle irradiait la ruelle de sa lumière. Je choisis l’ombre et poursuivis mon chemin, un peu honteux.


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