Addio Surriento | Brussell-express

Addio Surriento

Posted on 30 juillet 2012

La veille, le Léman avait pris une couleur gris métal, surmonté de crêtes blanches qui lui striaient la croupe, lui donnant des reflets salins de mer du Nord. Je l’observai mugir à travers la fenêtre du train, où déjà j’entendais  des voix italiennes voleter parmi le cliquetis des couverts de la voiture restaurant. Je compris, en me laissant absorber par la vision de l’eau démontée aux éclats couleur de bronze, l’idée du cinéaste d’empaqueter la mer sous une bâche de plastique : il la voulait rendre plus vraie. « Comment comprends-tu cette métaphore : “Les eaux métalliques de l’Hudson”? avais-je demandé un jour à un poète de la côte est. « Mais ce n’est pas une métaphore, m’avait-il répondu. Elles sont métalliques. »

J’allais retrouver le pays où les fleuves ont un air de gros lézards immobiles se dorant au soleil. La traversée de la vallée du Rhône représente un purgatoire avant le bonheur. Brigue, point frontière où flotte une atmosphère bienfaisante d’ennui piémontais. Besoin d’Italie comme de revoir une famille. Sentiment de l’émigré, qui sait que la famille est là, quelque part, qui l’attend. « Un pays de petits-enfants et de beaux parents » a écrit Flaiano, ou peut-être était-ce « neveux et beaux frères ». Au fil des années, depuis l’adolescence, l’Italie s’était révélée à moi comme un pays de cousins et de cousines, d’oncles et de tantes. Un pamphlétaire romantique comme Leo Longanesi avait mis cette vérité dans l’un de ses titres : « Les vieilles tantes nous sauveront-elles? »

J’avais un grand désir de lire la chronique locale, cette “vieille tante” par alliance. En gare de Domodossola, pour cause de défaillance de la locomotrice, j’eus le temps d’aller prendre un café à la buvette. J’y feuilletais la gazette de la province. Un poète italo-américain de retour au “pays de ses origines” se confiait au gazetier. Il avait passé sa petite enfance en Alsace, pays de sa mère, dont il parlait les deux langues, et découvrit plus tard, après avoir grandi en Amérique, le pays de son père, qu’il n’avait jamais connu. Entre l’Alsace française, l’Italie et l’Amérique, il sentait que l’Italie, sa patrie d’adoption, était sa vraie patrie. On ne choisit pas une patrie, c’est elle qui élit le cœur qu’elle épouse.

J’allais revoir Naples, que je n’en finissais pas de revoir, giron au chaud placenta palpitant de vie.

J’avais entendu parler d’énormes insectes volants qui auraient envahi la ville. En débarquant peu avant minuit en gare de Napoli Centrale, je m’étais préparé à cette apparition fantasque. Il n’y avait guère que les chroniqueurs étrangers (étrangers à la Campanie) pour s’émouvoir de la situation. Une telle plaie eût été un châtiment divin, et si le divin est là, il n’y a pas à désespérer. Je fis plusieurs fois le tour de l’immense place de la gare, éventrée en tout sens par les travaux, dans la chaleur moite et la semi pénombre du crépuscule, braise incandescente qui traversait la nuit. Sous la plume des chroniqueurs extravagants, on sentait l’envie : de tels phénomènes n’étaient possibles que dans une ville fantastique, ils appelaient la venue du blattéoptère messianique par quelques traits de l’imagination.

Je m’arrêtai devant un panneau d’arrêt d’autobus de la région campane. « Sorrento », pus-je lire. Une dame qui attendait là, des sacs au bout des bras, me confirma : « Surriento, le dernier car devrait passer dans un court moment – ça dépend du trafic. — À minuit, le trafic? m’étonnai-je. — Eh, mais à minuit, on commence à sortir! » Inépuisable force de ce peuple.

Les jardins jonchés de croix qui surplombaient le lac Majeur étaient loin.

Le bus arriva en trombe. La portière s’ouvrit dans un sifflement hydraulique et le chauffeur nous pressa de monter. On s’enfila à travers les faubourgs de Naples en serpentant à vive allure sur l’autoroute. Puis nous commençâmes à longer la corniche et tout au long de la route la vie s’animait, avec ses camionnettes éclairées de guirlandes lumineuses, qui répondaient aux désirs d’une chaude nuit d’été. La route était comme une terrasse privée où se retrouvaient les membres d’une grande famille. Quelques centaines de pieds en contrebas, je distinguais les lumières de la vie nautique et balnéaire. Le souvenir me gagna d’une excursion qui m’avait poussé sur cette côte amalfitaine trente ans plus tôt. Arrivé à Sorrento, le chauffeur me demanda où je descendais. Je n’en avais aucune idée. Je me raccrochai à une vieille parole rituelle : « il centro ». « Le centre, c’est partout et nulle part ici », me répondit-il placide. J’insistai, mélancolique : « il centro proprio in centro » – au centre du centre. Il fit une mine dégoûtée et me proposa plutôt de rentrer avec lui à Naples, on y serait sur le coup de deux heures, deux heures et demie – tout dépendait du trafic. « Centro, centro… » l’entendis-je marmonner. Je fis mes adieux à Sorrento.

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=irt-fzMGT98[/youtube]

Sur le retour, la route côtière s’était embrasée avec la nuit avancée. L’animation était sous les feux d’un plein midi, on aurait cru à une éclipse – la nuit était diurne. J’avais eu droit à une apparition de Sorrento. Au bout de la promenade de minuit, le buste de Giambattista de Curtis, au pied des escaliers de la gare de Sorrento chantait, muet, « Torna a Surriento ».

« À Naples, c’est pas le centre qui manque… » me dit mon chauffeur en m’abandonnant près du port. Je n’avais pas le courage de chercher un hôtel. Je remontai jusqu’à la piazza Bellini et allai me confier à Fiorello, mon ami le bariste, qui m’écoutait toujours avec sollicitude.

« Surriento, Surriento… on est pas bien, ici? » me commenta ce Socrate napolitain.

Je m’assis en terrasse, la nuit était encore tiède, les premiers rayons de soleil allaient bientôt me réchauffer le visage et me tirer de mon somme.


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