Voyage en Ligurie (de Vilnius à Vernazza) | Brussell-express

Voyage en Ligurie (de Vilnius à Vernazza)

Posted on 12 juin 2012

« Cinque Terre » : deux mots et un seul nom qui s’étendait sur cinq pays, chacun avec leur nom propre. Je compris l’aveu que m’avait fait, la veille de mon départ, une maman sur ses progénitures : « Ils sont tous les trois merveilleux, chacun d’eux et tous ensemble. »

« J’irais voir, m’étais-je dit, cette couvée terrienne lovée au creux d’un golfe de la Méditerranée. »

De toutes les provinces d’Italie, la Ligurie avait longtemps été de celles qui m’attiraient le moins. Peut-être, pensais-je, parce qu’elle fut pour moi la porte de l’Italie, l’année de mes quinze ans, quand je fuyais ce prolongement de la riviera du Ponant qu’était Nice, pays italien passé à la France pour prix de son Unité. J’y avais retrouvé, jusque dans la riviera du Levant, qui s’arrêtait aux premiers bancs de sable de Toscane, l’image d’un bonheur que l’on vendait sur de grandes affiches aux couleurs chatoyantes dans les officines de tourisme : ciel bleu se fondant en teintes progressives avec la mer, soleil tournesol lustrant le paysage de sa lumière grasse, corps bronzés dévêtus parsemés en touches pointillistes sur l’étendue des plages… Je crois bien qu’à cet âge encore tendre, j’en ressentis la crainte du bonheur – de l’image officielle du bonheur. Des années plus tard, riche de maints petits malheurs, je redécouvris, avec la confiance de l’expérience, la grâce du sourire et la beauté du rire, qui valaient bien le spleen de la tristesse.

Je passai par Gênes, le port de mon adolescence qui fut aussi ma première vraie grande ville. J’appelai Dovid, l’ami pétersbourgeois, qui professait l’art dentaire dans une alcôve nichée au-dessus d’une des immenses arcades de la via XX Settembre, la grande artère du centre.

« Ciao, caro! C’est un bel hasard que tu me trouves, je devais être parti pour la Lituanie déjà hier… au dernier moment, on nous a fait débarquer à cause d’un orage diluvien qui n’en finissait pas… Si, passe… je suis seul à la maison, Liana est partie aujourd’hui… moi j’ai une place sur le vol de demain… »

Je ne me lasserai jamais de la gare de Genova Piazza Principe – une vision orientale, avec ses palmiers desséchés et son air de déliquescence. Peu avant de descendre du train, j’échangeai quelques mots en français avec un Africain qui portait une tunique blanche sur laquelle s’incarnait une croix d’un bois exotique veiné. Il revenait d’une visite au Vatican, où il avait été reçu par le pape avec une délégation de catholiques du Burkina Fasso.

« Les chrétiens sont-ils nombreux dans votre pays? lui demandai-je.

— Assez, me répondit-il. Un quart de la population, à peu près comme les animistes, l’autre moitié, ce sont les musulmans. »

Il était affable, souriant – naturel. Une Italienne qui avait dans ses bras un bébé à la peau ambrée se tourna vers nous et déclara chaleureusement au voyageur venu d’Afrique, en désignant son enfant : « Son papa est nigérien! » L’homme acquiesça poliment. Je compris qu’il était libre de toute connivence.

« Est-ce que le christianisme ne serait pas finalement la solution pour l’Afrique? » osai-je lui demander. Il leva les yeux au ciel en haussant les sourcils. Son visage rayonnait d’un sourire désintéressé. Je me sentis encouragé et poussai l’audace un cran plus loin : « la pénicilline romaine a des vertus émancipatrices sur la superstition…

— C’est tout le malheur de l’Afrique », me répondit-il sans même y réfléchir, d’une voix où perçait la compassion.

J’observai la maman italienne qui était toute ouïe, les joues empourprées, le regard brillant, et qui semblait approuver. L’Italienne, le Burkinabé et moi, nous parlions la même langue : Rome. Avant de nous quitter, le pèlerin me souffla le sens du nom “Burkina Fasso” : “Patrie des hommes intègres”. Je ne pus m’empêcher de rire et il rit de bon cœur avec moi. Je lui confiai que je venais d’un pays qui venait de se proclamer “République Exemplaire”.

À terre, je passai par les ruelles du quartier historique qui gardaient leur fraîcheur, noyées dans l’ombre tout au long de la journée. On sort de la vieille ville comme d’une caverne pour remonter la via San Lorenzo et se retrouver sur la place du Palais ducal, où le soleil chauffe la pierre dans toutes les perspectives.

Dans son cabinet de la via XX Settembre, Dovid me commente les raisons de son voyage en Lituanie :

« Noces d’argent… ça te dit quelque chose, caro? »

Je baissai la tête, muet.

« Vingt-cinq ans de mariage… » poursuivit-il d’une voix grave.

« Ça peut être une aventure intéressante… » improvisai-je dans un élan d’inspiration optimiste.

Je vis un sourire se dessiner sur son visage, puis il articula lentement ces mots, rêveur :

« Je vais chercher les origines de mon nom, là-bas… tu sais que ma famille vient des faubourgs de Vilnius? »

Des faubourgs de Vilnius au port de Gênes via Saint-Pétersbourg…

Deux fois par an, nous nous retrouvions un moment à évoquer nos souvenirs, et ces mots me faisaient l’effet d’un bain dans une source d’eau chaude naturelle. L’identité, ce n’est pas un symbole, c’est l’âme, qui change de reflet à chaque battement de cœur. Le symbole – croix ou bannière – n’est qu’un rappel, qu’un indice de mille nuances à travers mille perspectives s’élevant dans le ciel d’une culture.

Adieu, Dovid, frère judéo-russe ami de l’Italie romaine…

Je mis le cap sur les Cinque Terre et m’arrêtai à Vernazza pour une première étape.

Dans l’express régional, les noms des gares me revenaient de mes excursions d’adolescent, dans les trains bondés où l’on s’écrasait dans les couloirs, debouts ou assis sur les strapontins, les fenêtres baissées, les rideaux volant au vent : Santa Margherita Ligure, Rapallo, Sestri Levante…

Au bureau de tourisme de Vernazza, un grand bonhomme à l’accent sud-américain demande à l’agent de service :

« Jusqu’où est montée l’eau, pendant les inondations?

— Depuis les voies, on pouvait marcher jusqu’au port sans descendre de niveau », lui répond le Ligure avec une assurance militaire (les voies sont en surplomb de plusieurs mètres par rapport à la mer).

Le touriste se retourne et examine la situation, reconstruisant mentalement le désastre. Puis à voix basse, comme on s’enquiert d’un malade dont le verdict reste réservé :

« Et… il y a eu des morts?

— Trois, répond l’agent en baissant la tête modestement, comme pour s’excuser.

— Tres… » répète en hochant la tête avec indulgence le sud-américain qui se laisse aller à sa langue.

Je descends la ruelle qui mène au petit port, des artisans s’activent en tout sens, s’affairant à leurs établis de fortune et sur leurs échafaudages. On remarque les reprises de maçonnerie jusqu’à hauteur du premier étage sur toute la longueur de la ruelle.

Une voix me tire de mes réflexions.

« Hé, Mister! » me hèle un vieil homme venant à ma rencontre, me voyant tirer ma valise. Arrivé à ma hauteur, il s’éponge le front et me propose une chambre.

« Je ne sais pas encore si je vais passer la nuit ici », lui réponds-je, n’écoutant que mes nerfs.

Il reste perplexe, me toise, puis se ressaisit : « Ah, vous parlez italien… avec votre casquette et vos lunettes… excusez-moi… mais vous aviez l’air d’un Américain… écoutez, à Vernazza… ça vaut la peine de rester une nuit… quand vous aurez vu la chambre… la vue de là-haut… venez avec moi… »

Je le suis par curiosité. Nous montons cinq étages d’un escalier en colimaçon étroit comme le cylindre d’un ressort. Arrivé au sommet de la tour, il pousse la porte et grommelle, se voulant rassurant :

« Les Américains sont partis il y a un moment à peine, la femme de ménage va passer. »

Devant le chambardement de la pièce, les oreillers à terre, les draps chiffonnés jetés sur le matelas, il m’explique, débonnaire :

« C’était un couple de jeunes, eh, ils ne sont pas sortis de la chambre, ils sont restés l’un sur l’autre toute la nuit et toute la matinée… des Américains… qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent de ce paysage… »

Il tire les rideaux et ouvre la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. La vue est enchanteresse, une mer bleu sombre avec quelques frises d’onde blanche baigne le petit golfe de rochers auxquels s’accrochent quelques maisons. Je me laisse bercer par le mouvement de l’eau et des nuages pendant quelques secondes. Je ne passerai pas la nuit à Vernazza.

J’allai retrouver l’agent de l’officine de tourisme à la petite gare du bourg. Je lui demandai son avis sur Monterosso, dont le nom me parlait.

« En principe, on dit que Vernazza est la plus belle des cinq perles… mais Monterosso, il est vrai, est plus aérée, elle est moins taillée dans la roche, il y a une promenade… »

L’express pour Gênes entrait en gare. Il s’arrêtait à Monterosso. Je fis mes adieux à Vernazza.


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