Dans le Golfe des poètes | Brussell-express

Dans le Golfe des poètes

Posted on 16 juin 2012

La gare de Monterosso est nichée dans une petite maison dont l’entrée donne sur la promenade du bord de mer. Derrière les guichets, les employés s’affairent avec nonchalance, comme s’ils étaient restés chez eux, en train de préparer quelque plat dans leur cuisine. Les quais ont l’allure d’un balcon où l’on s’installerait volontiers à regarder les trains passer d’un versant et un autre, allongé sur le parapet entre mer et collines.

En sortant de la gare, je me dirigeai instinctivement vers le levant, où les enseignes se faisaient plus rares. Au bout d’une centaine de mètres, j’avisai un écriteau : “Pensione – camere – rooms zimmer – 1° piano/floor/stock”.

« Si, une chambre, il nous reste », m’informa une brune svelte en vêtements de gymnastique. Et elle m’ouvrit la porte de la chambre toute simple, avec une grande fenêtre, un cadre  où surgit un tableau marin. « Si le lampadaire vous gêne, la nuit, vous tirez les volets », me dit-elle d’une voix monotone.

La nuit, je me gardai bien de tirer les volets. Je tanguai dans mon sommeil dans le roulis des vagues.

Au réveil, les bruits sont aussi diffus que la lumière. Je me levai et regardai ma montre, il n’était pas encore six heures. Je me penchai à la fenêtre et vis la dame du café au bas de la maison qui préparait la terrasse en sortant chaises et tables. Je descendis la rejoindre. Elle s’interrompit dans son travail pour me servir un café. Elle venait de La Spezia (elle disait “Spezia”), c’était une “spezzina».

« Mais à quelle heure vous levez-vous? lui demandai-je.

— À quatre heures, pour prendre le train de cinq heures et quart, me répondit-elle sur un ton distrait. J’aime bien ne pas me presser », ajouta-t-elle le regard dans le vague.

À l’intérieur du bar, il y avait à peine de la place pour bouger. Une carte était scotchée sur la porte d’un réfrigérateur, elle dessinait le “Golfe des poètes”. Un nom sur la côte attira mon attention : Lerici. Un lointain souvenir me venait confusément à l’esprit. J’articulai quelques mots à Adriana, la bariste.

« Il Golfo dei poeti? Mais c’était pas des Anglais qui étaient passé par là-bas? » murmura-t-elle, pensive. À ces mots, je revis en un éclair la scène tant de fois lue, depuis mon premier voyage en Italie, des décennies plus tôt. La plage où le corps de Shelley échoua, à Lerici, deux cents ans plus tôt, était à l’autre bout du petit golfe, au-delà des Cinque Terre. J’avais trouvé mon excursion de la journée.

Je bondis dans le train pour La Spezia en même temps qu’un homme en salopette qui avait couru avec moi depuis l’autre quai, quand nous vîmes le convoi sortir du tunnel. Un pot de peinture pendait à son bras. « On m’a appelé ce matin pour repeindre une barque à Vernazza », me confia-t-il avec une fierté visible. Il venait des Pouilles. Il se lamenta du carovita – la vie chère – qui sévissait au nord du pays et lui avait fait venir les cheveux blancs. « Trop de gens mangent sur le carovita », soupira-t-il. Quand nous arrivâmes à Vernazza, il me salua en agitant un gros pinceau qu’il serrait dans la main.

À La Spezia, je traversai le centre à la recherche de l’autobus pour Lerici. En descendant vers la mer sur quelques centaines de mètres, j’éprouvai l’impression diffuse d’un désastre humanitaire, mais je repoussai mes pensées à plus tard. J’arrivai à une place d’où l’on apercevait, au fond, le port. Le kiosquier chez qui je pris mon billet me désigna l’arrêt.

« Attention, m’avertit-il, certains bus ne vont qu’à San Terenzo. Demandez au chauffeur pour Lerici. »

Le bus longea l’énorme complexe portuaire pendant un long moment, en roulant à vive allure. La Spezia s’étendait autour d’une forteresse maritime. Puis un panneau annonça San Terenzo, « ville pour la paix ». La légende de bienvenue se détachait sous le nom de la commune. Je ne pus m’empêcher de prendre à témoin  ma voisine de voyage : « Qu’est-ce que cela peut vouloir dire? » m’exclamai-je. Elle haussa les sourcils, joint les mains dans un signe de prière et eut un sourire d’impuissance. Puis elle prononça ces mots de dépit :

« La paix, la belle affaire! Et qui veut la guerre? »

Une pensée incongrue me visita : « Ceux qui appellent la paix parfois déclarent la guerre » me suggéra cette insolente humeur.

Mais je me tus. J’aurais eu honte d’offenser la solide innocence de ma bonne voisine spezzina.

Lerici avait un air de vieille coquette; elle me rappelait les bourgs de la riviera française qui avaient été soumis et abandonnés à la richesse depuis longtemps. Le petit port scintillait de tous ses feux, dans le doux cliquetis des chaînes d’amarrage. À l’ombre des arcades, où s’abritaient les boutiques, je cherchai sur un tourniquet une carte postale qui évoquât le naufrage de Shelley.

« La miseria… ils nous ont apporté la misère jusqu’ici… » Le personnage sorti de son antre gesticulait devant moi en faisant toutes sortes de mimiques et continuait à répéter, en desserrant à peine les lèvres, d’une voix qui faisait pressentir la crise de nerfs ou l’abandon des sens : « la miseria… » Il était moulé dans un polo rose incrusté de paillettes d’argent et un jeans d’un blanc immaculé serrait ses formes. La moitié du visage était cachée par des lunettes aux verres mauves. Il me sourit. Je répondis en marmonnant quelques mots sur Lerici. Il m’interrompit avec une grimace de pitié en secouant la tête, battant la main dans l’air d’un geste de dégoût : « La miseria… ils viennent seulement mourir ici… ils veulent tous mourir ici… morire… »

Qui sait pourquoi, je sentis une grande sagesse chez cet être, ses mots résonnaient de vérité, de sincérité, sa résignation et son mépris se manifestaient chez lui avec une élégance stoïque.

Je marchai jusqu’au bout du quai, arpentai les ruelles, m’immisçant dans la lenteur du parler local, curieux de déceler l’ombre du chagrin de ce solitaire.

Peut-être crus-je l’entrevoir quelques heures plus tard, quand je m’arrêtai devant une sculpture de type soviétique qui trônait sur la place de la gare de La Spezia. Elle représentait une tour composée de silhouettes humaines métalliques empilées les unes sur les autres, se tenant par la main, le tout laqué à la peinture rouge. Je tournai autour et cherchai une inscription qui eût donné le nom de cette œuvre et de son concepteur. Rien. Je m’adressai à plusieurs chauffeurs de taxi qui stationnaient à quelque pas. L’accueil fut glacial. Comme s’ils avaient l’air de cacher un secret. J’ai remarqué que les chauffeurs de taxi sont les plus fidèles alliés des préfectures dont leur licence dépend.

« Vous n’avez qu’à aller sur internet, me répétaient-ils à l’envi. Nous, on est là pour travailler… se défendaient-ils en cœur. Pourquoi ça vous intéresse autant? » insinua l’un d’eux, méfiant et discrètement menaçant.

De toute évidence, pour ce fin connaisseur, cette sculpture n’avait aucun intérêt. À sa manière, c’était un sage. Pour lui, c’était une opération commerciale réalisée et l’affaire s’arrêtait là. C’est justement ça que je trouvais intéressant, eus-je envie de lui dire, mais je sentais que le terrain était aride avec mes gaillards et je les saluai.

En vitrine du kiosque à journaux qui donnait sur le quai de la gare, des publications étalées pêle-mêle attirèrent mon attention : Monterosso, quand j’étais gamin », « Le dialecte spezzino, de a à z (lettre qui n’existe pas en spezzino) »…

J’entrai et interpellai le kiosquier, un géant à la voix de ténor, dont le visage respirait la vie – et une bonté naturelle.

« Ah, le livre de souvenirs sur Monterosso… c’est le père Gando, il pourrait vous en raconter des choses sur son village… Monterosso, c’est sa paroisse depuis le jour de sa consécration… La z qui n’existe pas dans le parler spezzino? Il haussa les sourcils et fit une moue sans prendre la peine de commenter : Eh, beh…

— Vous sauriez me dire quelque chose sur la sculpture plantée devant la gare? » ne pus-je m’empêcher de lui demander, gagné par la confiance.

Il eut un sourire doux, qui exprimait une infinie indulgence, comme devant la sottise d’un gamin :

« Vous avez vu la couleur de cet engin… vous avez compris… c’est l’artiste officiel de la commune, ils lui ont passé cette commande…

— Mais quel est le nom de cette pièce? Les chauffeurs de taxis n’ont rien voulu me dire…

— Caro amico, les chauffeurs de taxi sont comme les banquiers, ils sont neutres. Vous voulez vraiment savoir le nom de cette pièce? »

Il me fixa des yeux et fit tomber la sentence : « “Oplà” ».

Je l’observai en silence, naviguant du regard dans le capharnaüm de cet antre ferroviaire, un club très ouvert, comme d’autres clubs sont très fermés.

— “Oplà”? finis-je par murmurer.

— “Oplà”, répéta-t-il d’une voix douce de pénitent. À part ça, vous savez, reprit-il, je suis né et j’ai grandi à Spezia, je connais le maire, je connais l’artiste, de brave gars… mais que voulez-vous, quand on paresse devant les Barbares… »

Mon regard fut attiré par une affichette qui annonçait une exposition au centre culturel Salvador Allende : « Rencontre avec l’Espace métaphysique, parcours dans l’Être et dans le Temps. » « À l’inauguration, pouvait-on lire sous l’intitulé en petits caractères, interviendra le critique spezzino V., membre de l’Institution pour les sevices culturels de La Spezia. » La coquille typographique sauvait la grandiloquence de l’événement par une touche d’humanité. Gloire au r absent, pensai-je, il s’ébrouait vivant au milieu des mots inertes.

Le soir, de retour à Monterosso, je m’entretins avec la gérante du meublé de ma halte à La Spezia.

« Ah mais vous avez parlé avec P., au kiosque de la gare! s’exclama-t-elle joyeuse. Vous avez vu quelle belle personne il est… Lui, c’est mon ami, savez-vous, le meilleur homme de la terre qui soit! Il chante, il joue du piano, il fait partie de notre chorale… »

Je hasardai deux mots sur la sculpture “Oplà”. Sa réponse jaillit, optimiste :

« Un opprobre! » trancha-t-elle dans un éclat de rire, ajoutant, avec un air de jolie fierté :

« Si nous sommes la Stalingrad de l’Italie, comme on nous a baptisés, il faut être à la hauteur… »

Cette femme, son ami le kiosquier musicien, la serveuse du café en bas de la pension, ma voisine dans l’autobus de Lerici étaient tous des spezzini. Et tous m’avaient comblé par leur philosophie de la vie.

Parmi une quantité de volumes en langues diverses, peut-être abandonnés sur place par les hôtes soucieux d’alléger leurs valises au moment du départ, je trouvai sur les étagères, dans l’entrée, un recueil de poèmes d’Eugenio Montale, un poète dont la voix m’était toujours restée quelque peu lointaine. Je lus dans la notice qu’il avait passé son enfance dans la villa que son père fit construire à Monterosso al mare, non loin de Gênes, sa ville natale. Et je me mis à lire ces vers, dont le timbre, à la conscience de cette proximité, me devint moins étranger, un peu plus familier. La lune était pleine, je n’avais guère sommeil, et à minuit, Monterosso al mare, première des Cinque Terre en venant du Ponant, était encore en proie à l’agitation estivale. Je descendis et m’enquit de la villa Montale auprès de la tenancière qui était en train de fermer son bar.

« C’est derrière le rocher du Géant que vous la trouverez » m’indiqua-t-elle sans s’interrompre dans ses manœuvres, en m’indiquant d’un geste de la tête l’autre bout de la promenade.

Je me mis en marche et trouvai, dans la ruelle mal éclairée, une allée qui portait le nom du poète, via Eugenio Montale. Une dame descendait le chemin, promenant son chien. C’était une enfant du pays.

« La villa Montale? Mais, caro signore, elle a été divisée en appartements de vacances… et du magnifique parc qui l’entourait, il ne reste presque rien. Tout a été vendu, mis en parcelles, bâti… »

On entendait un peu plus loin les cris des estivants sur la plage… Je me tournai d’un côté, d’un autre, la villa était cernée. Je me sentis capable soudain d’éprouver une certaine tendresse pour Montale, le poète au verbe altier. Une certaine forme de dédain, pensai-je, de la part d’êtres sensibles, peut nous sauver de la médiocrité. Les tours de la villa se dressaient dans la nuit, orgueilleuses tel un prince tombé en captivité. Mais les signes de son royaume nous parlaient encore.

« Evitez le bruit inutile » plaide un panneau de signalisation, qui ne semble être là que pour honorer la mémoire du poète.


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