Haîduks et yataks

Posted on 25 juin 2012

Dès les premières chaleurs, je remonte vers la Suisse et ses alpages. En passant par Lausanne, je fais une halte à la place Saint-François où siège le Café romand, institution capitale. Je vais saluer non loin mon banquier, excellent homme avec qui je philosophe depuis quelque temps sur la question du Capital.

« Et dire qu’il y a tous ces ingénus qui s’imaginent que le Capital est à droite… » me confiait un jour un patriarche serbe dans son antre de la capitale vaudoise.

Je fis part à mon banquier d’une réflexion que j’ai eu l’occasion d’affiner au fil des années : « la soviétisation de la société occidentale ». Il sembla être surpris d’une telle déclaration. J’essayai de la lui rendre plus palpable : dès le moment où nous obéissons à une forme quelconque d’automatisme mental en faveur de nos intérêts immédiats, qu’elle poursuive la justice sociale ou le profit financier, la survie du monde ouvrier ou de l’aristocratie, la guerre ou la paix, nous nous éloignons à grandes enjambées du monde de l’esprit et nous voilà soviétisés.

Je m’aperçus, au cours de mon entretien avec cet homme, que je fus sur le point de lui répondre, à un moment de notre échange, par un mot que je me retins in extremis de prononcer : “injuste”. Mais à peine ce vocable allait-il se former dans ma bouche, que je le sentis aussitôt irradier de toute sa charge soviétique : le mot avait été vidé de son sens, perdu sa légitimité quasiment, à force d’avoir été proféré à tout bout de champs par des personnes cupides qui l’utilisaient comme moyen de chantage pour extorquer des avantages.

« Pardonnez-moi, m’excusai-je auprès du banquier, j’ai failli dire : “c’est injuste”, mais vous reconnaîtrez que je me suis abstenu de cette bassesse.

Mon homme étant redoutablement intelligent, il reconnut aussitôt l’avantage que j’avais acquis en n’étant pas tombé dans le piège.

Je l’entendis répéter, méditatif : « la soviétisation de la société occidentale… tiens donc… »

L’intelligence, finalement, n’est intéressante que lorsqu’elle n’est assortie d’aucun avantage, pensai-je. La justice n’est une victoire pour celui qui la reçoit que lorsqu’elle est un bien rendu à tous. C’est là où la meute des progressistes se perd : les masses ne font masse que pour donner force à l’égoïsme de chacun, non pour répondre au bien de la communauté dans son ensemble.

Je m’aperçois que mon sermon est inspiré par l’esprit du Bernois Gotthelf, dont on devrait répandre la bonne parole à travers la Suisse et dans le vaste monde. Chez Gotthelf, le pasteur et l’écrivain ne font qu’un, l’homme de foi et le robuste écrivain prêchent avec le même élan : en pensant à tous.

Le fin mot de ma correspondance avec mon banquier (car nous échangeâmes maint courrier), c’est mon ami le Consul de la ferme des Rousses qui l’eut, tandis que je cherchais la morale de cette histoire : « Sans les banques, me dit cet homme avisé, la société serait statique. »

Le soir, je fus convié à un souper entre amis à la ferme des Rousses. De Genthod à Tannay et jusqu’à Villette, ces acteurs dynamiques de la vie lémanesque avaient tous leur maison « les pieds dans l’eau ». À la tombée du jour, un cri traversa le jardin. Le fou de « Rives libres » venait de frapper à Tannay. Le sauvage au nom de rebelle, von Wartburg, avait attaqué la clôture de la maisonnette de l’architecte Martin, esthète raffiné avec lequel je me chamaille régulièrement au sujet de Le Corbusier, monstre selon mon humble avis – monstre génial selon le sien. L’énergumène avait convoqué sur place la presse, qui filma le tronçonnage de la pacifique clôture, s’en donnant à cœur joie. Mon ami architecte donna la réplique en faisant venir la gendarmerie vaudoise, qui fit son rapport. Tout cela dans une ambiance bon enfant. Une chose me frappa : la police et les propriétaires (« les riches », dans le langage des attaquants) étaient infiniment plus tolérants, plus aimables, plus civilisés en un mot, que les agresseurs (dénommés pour le besoin de la cause « les pauvres », n’ayant pas, ces derniers, la jouissance d’une villa les pieds dans l’eau sur les bords du Léman).

Grâces soient rendues aux militants de « Rives libres »! L’événement nous fournit un excellent sujet de divertissement pour toute la soirée, au cours de laquelle un hérisson et un renard vinrent nous rendre visite. Le coassement des grenouilles, autre gent animale amie, venait jusqu’à nous depuis l’étang de la propriété dans la nuit tiède.

Nous observâmes, à travers un curieux outil informatique, les étoiles qui faisaient apparaître, l’une après l’autre, leur nom sur l’écran noir constellé de points brillants.

Et les actives épouses ou compagnes éclairèrent la soirée de leurs redoutables charmes féminins autour du seul convive non accompagné dont je tairai le nom.

Le lendemain soir, je commentai la soirée gentousienne chez un ami qui niche sur les hauts de Lausanne.

« Ton ami le Consul, c’est ton yatak! » me dit ce natif de Belgrade. Les haîduks, les justiciers rebelles issus de la “raïa” (“bétail non musulman”), avaient autre chose à faire, du temps de la domination ottomane dans les Balkans, qu’à s’amuser à tailler les clôtures des propriétés des riches. Ces Robin des bois défendaient leur peuple, et, leurs exploits accomplis, ils étaient hébergés par les “yataks”, leurs protecteurs parmi le peuple.

Aujourd’hui il pleut à Saanen. Je demande à la serveuse, qui tourne dans la salle du café vêtue d’un beau tablier noir et d’un corsage blanc à dentelles, si l’on dit “Saanen”, ou “Zaanen”, ayant toujours distingué un flou dans le son de la première consonne. Comme toujours en terre dialectale, il n’y a pas de règle. Le s de Saanen est prononcé légèrement “zétifié”, “Szaanen”. Puis elle se retourne, un sourire malicieux aux lèvres et me dit :

« Les vieilles gens du village disent aussi Gessnay, vous n’avez jamais entendu ce nom?

— Gessnay? m’interrogé-je à voix haute.

— Jusqu’à Gstaad, c’étaient les terres des comtes de Gruyère, autrefois, vous savez… et Gstaad, c’était encore il y a pas si longtemps quatre granges qui faisaient partie de la commune de Saanen… »


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