Génie moldave sous le ciel vénitien

Posted on 30 mai 2012

« J’étais sous la douche quand j’ai senti les secousses… »

Chacun a le souvenir précis d’où il se trouvait et des pensées qui l’ont visité au moment où les murs se sont mis à trembler.

« Je me suis retrouvé d’un bond dans la calletta, la serviette autour de la taille, torse et pieds nus, encore tout mouillé.

Ira, la femme de ménage du palazzo, rit de bon cœur à mon récit :

— Tu devais ressembler à un Romain! »

Elle, pour toute réaction, s’est simplement mise à crier : « On a dû m’entendre depuis l’autre rive du Canal », avoue-t-elle un peu gênée.

Un cri de femme affolée, pensai-je, comme c’est beau. Et dire qu’il y en a qui cherchent des preuves de l’existence de… de l’Existence tout court!

« Ira, me confie-je à elle, tu sais qu’une fraction de seconde, j’ai pensé : « Voilà, c’est l’Apocalypse! »

— Tu as pensé? Mais enfin, tout le monde a pensé ça! »

— Je me suis dit que peut-être… on n’avait pas tant péché… qu’on serait sauvés malgré tout… »

Elle me regarde avec un beau sourire, d’un air dubitatif :

« Sauvés? Hmm… en tout cas, on n’est pas encore au Paradis… ça c’est sûr…

— Je pensais à un endroit tempéré… fis-je conciliant. Le temps de se racheter…

Elle me rappela à la réalité :

— N’oublie pas : on est méchants. On est tous méchants… »

— Eh bien, ta méchanceté est un mystère pour moi, lui dis-je.

— Mais pour moi aussi! s’exclame-t-elle en riant de plus belle. Tout est mystère, ici bas! »

Je reste muet devant autant de sagesse. Notre plus grande source de sagesse, pensai-je, nous viendrait de Moldavie par la bouche de ces femmes qui ont quitté leur pays pour l’heureuse Italie…

« Tu sais ce qui m’a fait le plus peur, me dit-elle en se ressaisissant, sur un ton pensif, c’est qu’ici, je n’ai personne. Si il m’arrivait quelque chose, je voudrais avoir auprès de moi ma mère, mon fils… »

Je la regardais, son beau visage lumineux surmonté d’une coiffe, vêtue d’un tablier et d’un chemisier blanc, comme il sied d’être au service d’une comtesse. J’avais envie de l’embrasser. Elle saisit dans mon regard cette impulsion furtive. Elle afficha un sourire téméraire, qui rehaussait ses pommettes empourprées. Je n’osais lui demander : « Vraiment, tu penses que je suis méchant? »

« Tremblement de terre : Une statue manque de s’écrouler devant un passant campo San Bartolomeo » annonce en une le journal local. Voilà une information tellement plus instructive que « les rencontres au sommet des chefs d’Etat des grandes puissances ». Tous ces titres modestes qui nous renvoient au coin de la rue, qui ignorent les impératifs des écoles de journalisme! Car il existe, m’a-t-on dit, de telles écoles. Pourquoi pas des écoles d’écrivains? Des écoles de saints? « Article 1 du règlement de l’école : respecter les consignes du vote unique ».

Quand, en chemin, je passe par le rio San Trovaso, je me demande ce qu’est devenu le brocanteur en peine avec les autorités. Il a la tête de l’emploi : un aimable brigand se dessine sous son chapeau de paille, dans sa barbe touffue et le reflet de ses lunettes teintées. Un “méchant”, lui aussi, dirait mon amie Ira – et elle dit vrai, assurément. Oui, mais il ne prêche pas, lui. Il ne demande guère qu’une chose, qu’on le laisse modestement filouter en paix. Ce matin, en m’arrêtant devant sa barque, une grande vérité m’a frappé : Tous ces prêcheurs politiques, athéistes militants devant l’Eternel, toutes ces ligues de prévention du bonheur simple, que ne nous reconnaissent-ils comme pécheurs! Que ne nous accordent-ils le droit de nous tromper! Nos fautes, pensai-je, c’est ce qui fait notre personnalité, ce qui dessine les traits de notre physionomie, de notre humanité. Je n’en finissais plus de bénir Ira, ma sage conseillère. Que veulent-ils donc, tous ces prêcheurs de bénitiers idéologiques? La sainteté obligatoire?

Ira m’avait dit : « il se peut aussi que les astres ne nous soient pas très favorables en cette période… »

Elle ne croyait pas si bien dire. En terrasse de la Piscina, sur les Zattere, un jeune homme s’avança vers moi tandis que je griffonnais ces notes et me demanda timidement, en français, si j’étais « l’écrivain français Philippe… » Je lui fis répéter sa demande, en implorant la pitié des astres.

« Excusez-moi, mais c’est la serveuse qui m’a dit que vous étiez l’écrivain français Philippe… »

Je secouai la tête pour toute réponse et vis au loin Vera, qui était secouée de rires. Je lui fis signe, tandis que ce jeune homme venu de je ne sais quelle contrée francophone s’en allait en s’excusant.

Elle continuait à rire en arrivant à ma table.

« Ecoute, c’est pas gentil… lui dis-je. C’est ça, votre sens de l’humour, à Kishinëv?

« Mais quoi… il m’a demandé si tu étais un écrivain français… feint-elle de s’excuser.

— Mais je ne m’appelle pas Philippe…

— Est-ce que je sais moi, se défendit-elle en proie à une nouvelle crise de rire. Tu es du genre à avoir plusieurs noms, toi, non?

— La prochaine fois, dis que je suis un Moldave…

— Comment Moldave? Tu es Russe, toi!

Impossible d’avoir le dessus avec le génie féminin moldave. Il lui faut encore le mot de la fin :

« Tu n’avais qu’à lui dire : “Oui, c’est bien moi, enchanté de faire votre connaissance.” Qu’est-ce que ça te coûtait? reprit-elle en séchant ses larmes. Allez, ne te fâches pas, tout va bien, la terre ne tremble plus… »

Insondable sagesse.

Résumons : le jeune homme venu d’on ne sait où à la recherche de “l’écrivain français Philippe…” m’avait mis dans l’embarras. Moi, je lui avais probablement fait de la peine. Vera s’était moqué de moi et de lui…

« Tous méchants… »

En attendant, au Jugement dernier, il ne nous restera qu’à faire valoir notre sens de l’humour…


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