Double assassinat dans la rue Morgue

Posted on 03 mai 2012

Nous publions aujourd’hui l’article d’Augustin Dubois envoyé à la page « Débats » du Monde la veille du long week-end de la fête du travail et resté sans réponse.

« Charles Dantzig a publié dans le numéro du Monde du 18 mars 2012 un article particulièrement  revigorant intitulé « Du populisme en littérature ». Revigorant parce que cet article était à la fois clair, courageux et argumenté, trois caractéristiques dont on n’avait plus coutume dans le petit monde éthéré de la critique littéraire française. L’auteur n’hésitait pas à qualifier de mal écrit le tristement célèbre roman de Jonathan Littell Les Bienveillantes, suggérait que « Stéphane Hessel pourrait être un faux gentil et un vrai cabot » et réglait son compte à la fascination vénéneuse que continue d’inspirer Céline à tant de nos compatriotes. Tant d’impudence – d’imprudence – ne pouvait qu’être sévèrement châtiée et l’auteur ne se faisait aucune illusion sur son sort, prévoyant son martyre tel Saint-Sébastien.

Le directeur de la vénérable Revue des Deux Mondes, Michel Crépu, dans un article du 5 avril 2012 paru dans le même journal, se chargea de donner le premier coup.

Article tout à fait remarquable tant il cristallise dans sa structure même toute la pompe et l’essence de la littérature française officiellement consacrée. Tout y est : la fascination pour le brio au détriment du sens (on rêverait de voir un jour Stendhal démenti : « en France, on préférera toujours les mots aux idées »), les phrases sinueuses au charme hypnotisant et somnifère se déroulant les unes après les autres (Sade et Bataille dans la même phrase, c’est double dose de Valium), le pédantisme intimidant (qui oserait se mettre à dos Horace et Tibulle ? qui oserait avouer qu’il n’a pas lu Tibulle ?).

On croirait voir les anneaux de Kaa dans le dessin de Walt Disney s’enroulant autour du corps de Mowgli  pendant que le python siffle sa chansonnette en lui faisant les gros yeux.

La leçon de Sainte-Beuve a été retenue : rien n’est dit, tout est suggéré, nuancé à l’extrême – à l’exception d’un point : Michel Crépu en tient résolument pour Céline, monstre comme chacun sait de délicatesse et de finesse, auprès de qui Marcel Proust passe pour un rustaud.

La place de Céline dans le panthéon embaumé de la littérature française est un pont-aux-ânes des pages « Idées » de notre presse qui ressurgit de temps en temps comme un prurit national, absolument incompréhensible pour les étrangers. Comme il est bien entendu exclu d’avancer que le très intelligent et redoutablement subtil membre consacré de l’establishment parisien n’ait pas attentivement lu l’auteur d’À la recherche du temps perdu, il faut se rendre à l’évidence. Son œuvre est évidemment beaucoup trop profonde et originale pour se couler dans le moule de la grande tradition littéraire française. De Proust ou de Céline, le plus révolutionnaire n’est peut-être pas celui qu’on pense et Charles Dantzig a commis un crime de lèse-majesté en avançant crûment que les considérations financières n’étaient pas étrangères à ces exhumations périodiques de nauséabonds cadavres.

Vint alors le deuxième coup. Au lacet de soie de l’étrangleur florentin succéda le couteau de cuisine mal affûté. Frédéric Beigbeder crut bon, avec une candeur rafraîchissante, d’intervenir de façon absolument décisive dans Le Monde du 15 avril pour défendre les atouts de la littérature française qu’il n’aime pas voir dénigrée. Il est des avocats qui plombent la cause qu’ils prétendent servir et il n’est pas sûr que Michel Crépu se soit réjoui d’un si encombrant renfort. Nous avions eu Lucrèce Borgia, ce fut Madame Michu qui nous affirma d’un ton très péremptoire que peu importe le sujet d’un livre ou sa morale, pourvu qu’il soit bien écrit, que Charles Dantzig est finalement très jaloux des succès de Jonathan Littell, de Michel Houellebecq et d’Alexis Jenni (et ça, Charles, ça n’est pas joli, joli…), et que nous devrions être très contents que les gens lisent encore… Fermez le ban.

Charles Dantzig se voit donc affublé à son corps défendant du bonnet d’âne de moraliste, donc de puritain, qualificatif infâmant dans notre pays où il est de bon ton d’être revenu de tout. C’est bien au contraire dans la sensibilité frémissante et la dignité de son argumentation que résident s’il en est la vitalité et l’avenir de notre culture. »

Augustin Dubois


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express