« A CHI GHE DAGO FASTIDIO? » Gazzetta Veneta, numero zero

Posted on 14 mai 2012

Le brocanteur du rio San Trovaso : il y a une semaine, je le vois à bord de sa barque amarrée, « un topo da mar » – un rat de mer – en train de parlementer avec les policiers municipaux qui prenaient des photos et dressaient un procès-verbal. Un périmètre de sécurité avait été circonscrit tout autour du théâtre de vente par un ruban rayé de rouge et de blanc : « POLIZIA ». Puis la barque, mise sous séquestre corps et biens, resta bâchée pendant quelques jours, sans son gardien. Hier, il fit sa réapparition avec une grande banderole qu’il avait déployée entre deux mats :

« A CHI GHE DAGO FASTIDIO? » pouvait-on lire en lettres rouges, qui voulaient peut-être répandre un parfum libertaire dans l’air. « À qui ai-je fait du tort? » se lamentait notre homme à la ronde. Les mots de la patrie vénitienne faisaient fronde au projet garibaldien. Je m’approchai et vis, alignés sur le muret, une série de petits objets – cendriers publicitaires, porte-clés, images pieuses, madoninne en porcelaine, verres à moutarde – à l’ombre d’un écriteau : « Choisissez et prenez ce qui vous plaît – Gratis ». Un peu plus loin, une coupe de championnat de football précisait les conditions de l’offre au moyen d’une feuille scotchée sur laquelle on pouvait lire : « Contribution de solidarité facultative ». Le commerçant aux allures de desperado – barbe abondante, grand chapeau de paille, lunettes de soleil, pipe à la bouche, chemise en jeans – avait enfilé les habits de la victime, contre la sanction de la loi qui le frappait. « Toute la presse me soutient », me dit-il en s’avançant vers moi. Une sorte de livre de doléances était ouvert, dans lequel il exprimait sa gratitude « au peuple de Venise » et où il invitait les âmes éprises de justice à écrire à la Préfecture pour défendre son cas. J’avise un gros titre du Gazzettino, mis en évidence : « Malade du diabète, il fait la grève des médicaments pour protester contre l’interdiction d’exercer son métier ». À une cliente qui le conjure de ne pas se laisser aller, il répond, la voix désabusée : « Madame, si l’on me condamne à mourir, autant en finir au plus vite. » Il connaissait sur le bout des doigts la leçon sociale. Je le félicitai pour son astuce et poursuivis mon chemin.

À l’embarcadère du traghetto de San Samuele : « J’ai lu quelque part qu’il faut être debout dans la gondole pour sentir l’eau de la lagune circuler sous la plante des pieds. Où ai-je bien pu lire ça? s’exclama-t-elle. Je ne lui répondis rien : elle avait lu ça dans mon livre. »

Le jeune garçon devant moi prenait appui de la main à un rebord en hauteur, dans le vaporetto. « C’est commode, d’être grand, lui dis-je, comme je dansais sur un pied et un autre pour garder mon équilibre, tandis que l’embarcation chevauchait quelques grosses vagues en s’avançant vers la Giudecca. Il me sourit timidement : « Commode… pas toujours… » Il me regarde en haussant les sourcils, se tape le front du doigt : « Souvent je me cogne la tête… »

J’appelle Sacha, dans le treizième arrondissement à Paris : « Des Moldaves? Il y a des Moldaves à Venise? s’exclame-t-il. — Autant que tu en veux, lui réponds-je. Et ils parlent russe aussi bien que toi… — Vous les Moldaves, vous parlez toutes les langues… me dit-il songeur. Puis il reprend : Tiens, je viens de rencontrer une Moldave ici… Comment? Oui, bien sûr, de Kishinëv, ils viennent tous de Kishinëv. Elle s’est présentée comme une artiste structuraliste. Tu te rends compte? Elle m’a montré ses découpages, ses collages sur des cartons de boites à chaussures maculés de taches de peinture, elle cherchait une galerie. Je ne savais pas quoi lui dire. Tous ces provinciaux des confins de l’Europe, ils pensent qu’il suffit de descendre de leur arbre et d’imiter une quelconque mode pour être reçu comme des rois à Paris! Dis-moi, il fait chaud où tu es? — La moiteur est arrivée, il faut encore traverser l’été. Aujourd’hui, j’ai repris mes esprits avec la pluie. Mes pensées sont rivées sur le quai nord de la Giudecca, ce rempart d’ombre. »

Je vais voir mon amie, la patronne du plus beau café des Zattere : « Ma caro! Un moment qu’on ne s’était pas vus! » me salue-t-elle depuis la terrasse. Elle m’invite à prendre un café. J’aime l’entendre parler. Tout dans sa bouche se transforme en sagesse. Quatre-vingts ans et un port admirable. Cette éminente représentante de la bourgeoisie vénitienne se souvient de son enfance dissipée : « Vous savez où on allait, quand on séchait l’école? me dit-elle d’une voix espiègle. On montait tout en haut de la tour, à San Marco! Ou bien on s’installait dans la salle des Doges, avec notre billet à vingt centimes. Et on restait là, avec ma camarade de classe, assises par terre, à se raconter nos histoires. Jusqu’au moment où le gardien nous chassait gentiment : « Bon, les enfants, je vous aime bien, mais je rentre à la maison, maintenant ! » Elle éclate de rire en se remémorant la scène.

À bord du vaporetto que j’ai pris par pur souci d’hygiène mentale, pour m’aérer la tête, je remarque un taxi qui nous côtoie et fait quelques manœuvres d’approche. Son bateau est comme neuf, avec sa sellerie de cuir blanc et ses boiseries en acajou. Je me mets à rêvasser : « En voilà un beau métier, me dis-je en moi-même. Je naviguerais d’un canal à un autre, d’une île à une autre, avec ma belle casquette, été comme hiver, je parlerais avec les touristes japonais, américains, brabançons ou basques… ils me raconteraient leurs histoires, j’aurais de quoi remplir ma Gazzetta Veneta toute l’année. » Le loufiat me remarque en train d’observer son magnifique objet et m’interpelle : « Il vous plaît, mon bateau? Je le prends de court : — Combien? » Sans même prendre la peine de réfléchir, comme si il n’attendait que ça, il me fait un signe avec les doigts, sortant du poing fermé l’index et le majeur. « Deux cents? m’exclamé-je en riant, émerveillé devant une telle audace. Il hoche la tête en souriant avec compassion. Deux cents de l’heure ou deux cent mille pour le bateau? poursuis-je. — C’est vous qui voyez… » me répond-il placide. Et il fait cabrer sa monture sur l’écume des vagues, hennissante de ses deux cents chevaux diesel.


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