« Mais où est le parapluie? »

Posted on 19 mai 2012

Voilà quelques semaines que je sentais comme l’étoffe d’un chagrin flotter dans l’air. Une amie octogénaire habitant l’île Saint-Louis était à sa fenêtre le soir de l’élection du nouveau président des Français. Elle vit dans la rue une horde de “vainqueurs” marcher en direction de la Bastille. Quelques-uns parmi eux, au milieu des rires goguenards, lancèrent à ceux qui observaient la scène depuis leurs fenêtres, avec l’autorité des tribuns : « Bientôt, ce sera fini pour vous! » Et ils accompagnaient leurs paroles d’un geste explicite de l’index qu’ils faisaient passer sur leur cou.

« Ô Parisiens!… Je vous ai vus depuis la révolution promener en pompe dans vos rues les bustes de plusieurs personnages illustres, à qui vous prodiguiez vos adorations : je vous ai vus porter dans un temple les cendres de quelques-uns d’entre eux, que vous regardiez comme des dieux; un moment est venu, où vous les avez subitement dédéifiés : Ô Parisiens!…  »

« C’est Louis Sébastien Mercier qui a écrit ça », dis-je à mon cher Augustin Dubois, qui restait silencieux au bout du fil. Depuis quelques semaines, je l’avais senti fuyant à chaque fois que je frayais, un peu pour le provoquer, avec cette anecdote de l’élection du président des Français. Je sentais qu’il n’était pas très fier, je compris qu’il avait un caprice à assouvir : « punir la droite qui n’a pas fait son travail », finit-il par avouer. « Très bien, l’ancien était un pécheur, le nouveau se présente en saint, le sermonnai-je. Mais franchement, entre un vrai pécheur et un faux saint, qui préfères-tu? Entre Al Capone et un prélat bedonnant et pontifiant, je choisis le truand, qui montre son visage de pécheur, dans lequel je me reconnais comme homme. » Je savais que je le coinçais car nos fins sont les mêmes : le seul socialisme qui nous intéresse est le socialisme messianique, qui se moque des partis, des slogans et des foules – où chacun partage sa vie avec chacun. Augustin, c’est mon double et mon contraire. Il finit par rire de son vote, comme d’une bonne farce : « Je l’avais eu comme prof à Sciences-Po, il va leur en faire voir! » se lâcha-t-il. Je compris le mot de Baudelaire : « Moi aussi, je dis : “Vive la révolution!” Mais comme on dirait : “Vive le sang! Vive l’Apocalypse! Vive le châtiment!” »

Ce que mon amie octogénaire avait vu depuis la fenêtre de la chambrette dans laquelle elle vivait depuis des décennies, c’était la cohorte des sans-culottes, les éternels ennemis, au fond, de la république :

« Le sans-culottisme a suivi constamment les drapeaux vagabonds de l’anarchie; C’est pour rendre odieux, ou du moins ridicules les droits naturels de liberté et d’égalité, que les Jacobins ont imaginé et mis en vogue l’ignoble sans-culottisme. » « C’est encore Mercier, ça? me demanda Augustin d’une voix qui cachait mal sa peine. — C’est bien lui », répondis-je. Que la paix soit avec toi, Augustin.

Le plus intéressant dans cette histoire, c’est qu’Augustin ne cessait de clamer sa foi : « Nous sommes réactionnaires comme Rozanov, socialistes comme Berdiaiev! » Et d’inspiration messianique comme l’un et l’autre, oserais-je ajouter.

À propos de Rozanov et de Berdiaiev, je reçus le même jour un appel d’une excellente traductrice de russe, qui venait me donner de ses nouvelles.  « Vous avez vu ce qui nous est tombé dessus? me dit-elle. — Il pleut à verse à Paris aussi? crus-je amusant de plaisanter. — Non, mais sérieusement, dites… » Elle avait été communiste dès l’adolescence, ou plutôt dès son baptême – ses parents lui avaient donné un prénom russe : Olga. « Que voulez-vous, des grands parents qui trimaient chez Michelin, ça laisse des traces… » m’avait-elle confié un jour, comme pour s’excuser. Mais elle n’avait aucun besoin de s’excuser, car elle avait vécu. Pour ce vécu je la respectais. Elle avait épousé un Russe dans les années septante à Léningrad, où elle passa dix ans, et elle avait eu le temps de goûter aux joies du paradis prolétarien. Je n’en finissais plus de vivre le tourment de Rozanov : « Pourquoi suis-je tant fâché avec les radicaux? » Elle eut un mot qui m’éblouit : « Mais écoutez, tous ces socialistes, c’est une assemblée de notables… » Mon amie Olga partageait avec moi cette faiblesse : nous détestions les bourgeois imbus, surtout quand ils prenaient le rôle d’“amis du peuple”. Je tempérai : « Ils se comportent en maquereaux avec le peuple – et surtout, avec les jeunes, « qu’ils jettent comme des cafards dans la poêle à frire pleine d’huile bouillante ». C’est encore Rozanov qui avait découvert cette vérité, une vérité tout aussi brûlante que celle du binôme de Newton. En attendant, toute la presse poussait des cris de soulagement : « Enfin libérés! » « Bon débarras! » « Bonjour Monsieur le Président ! » « L’éternité est à nous! » 

Il y a deux jours, je suis allé chercher mes trente cartons de livres montés quelques semaines plus tôt depuis la Flandre maritime dans une chambre à Zurich, qui donnait sur le zoo et le cimetière Fluntern. J’avais cru un moment au voisinage bénéfique des tombes de quelques écrivains que j’aimais. Mais à chaque fois que je tentais de sortir mes livres des cartons, je sentais leur résistance. Et ce sont eux, mes chers compagnons, que j’écoute le plus souvent. Un soir, dans le jardin, le gérant de la pension m’avait reproché d’avoir mangé les bircher-muesli des déménageurs belges, juste après leur départ. Le cuisinier sri-lankais m’avait vu. — Mais ils n’en voulaient pas, c’est pas dans leurs mœurs, l’avoine et le yoghurt, m’étais-je exclamé. Ce sont des wallons, eux le matin, ils leur faut un waterzoi. — Môch nix, ça ne fait rien, me répondit-il imperturbable, les bircher-muesli n’étaient pas pour toi. Et puis,  l’autre soir, on t’a vu faire monter une gamine, c’est pas des trucs à faire ici, ajouta-t-il l’air sombre. — Quelle gamine? avais-je sursauté. C’était une écrivaine zurichoise tout ce qu’il y a de plus réglo, on la laisse écrire dans les journaux, c’est dire! Elle n’est plus mineure depuis déjà quelque temps, je voulais lui montrer la vue de ma chambre sur le zoo et ma collection de samizdats! » Elle m’avait même corrigé : « C’est pas les cris des singes qu’on entend, c’est les paons… » Et elle avait imité leur cri à la fenêtre… qui n’avait pas échappé à mon gérant. « Ah bon , c’était le cri d’un paon, là-haut? » feint-il de s’étonner. Un zuricois d’origine sicilienne, jusqu’où ça peut aller.

Quand il me vit arriver avec la camionnette aux plaques genevoises, Guido cette fois comprit que son heure était arrivée. Où plutôt mon heure : « Le droit de s’en aller… » On n’en finirait plus de commenter le mot de Robert Frost : « The best way out is the way through… » La meilleure façon de s’en sortir, c’est encore de partir…

Je m’étais fait escorter par mon ami Alain, au cas où. Ancien rugbyman, il avait gardé une allonge redoutable.

Quand on eut fini de charger et que j’allai remettre les clés, Guido me demanda, un peu triste : « T’étais pas bien, ici? — Ecoute, lui dis-je, c’est mes livres qui ont tranché. L’air du Zürichberg ne leur convenait pas. » Et j’ai continué à écouter mes livres. Johnson et Boswell me parlaient d’une voix toute proche. Et Carlyle et Burke. Et Gotthelf et Hebel. Et Rozanov et Boulgakov. Et Vassili Grossman : « La consolidation de l’Etat stalinien s’effectue sous la forme d’une protestation des leaders de l’Etat contre Staline. » Une amie russe m’avait dit : « Mais tout de même, on ne peut pas comparer… » Je ne veux rien comparer, parce que rien n’est jamais comparable à rien. Mais la mort est semblable pour tous. Et l’on ne peut que lutter pour la résurrection de l’esprit.

Au relais-cafétéria de la station AGIP, sur l’autoroute, je lus dans Le Matin un papier de Peter Rothenbühler, qui accompagnait une photographie admirable du nouveau président des Français : « Mais où est le parapluie? » Je reconnus dans cet article sobre la marque de la Réforme, qui bottait le cul au jésuitisme politique. On y voyait notre bonhomme, les lèvres pincées, le visage ruisselant sous la pluie, les lunettes trempées, s’avancer bravement vers la tombe du Soldat inconnu, dédaigneux de la main courtoise qui lui eût tendu un parapluie. C’est qu’il n’avait pas besoin d’un serviteur, comprenez vous. Il était, Lui, le Serviteur de la Nation. Ne s’était-il pas écrié, le soir de sa victoire : « Nous ne sommes pas n’importe quel pays! » Bien entendu, il fallait entendre : « Je ne suis pas n’importe qui! » L’Etat, c’est moi. Chauvinisme et culte de la personnalité. « Amor sui usque ad contemptum dei » : la formule inversée de Saint Augustin appliquée par Chestov au pouvoir bolchévique est le parfait miroir de l’esprit petit-bourgeois triomphant. Chère amie russe, relisez Chestov, relisons-le ensemble, si vous le voulez bien. Comme tout bon philosophe, il était poète. Tout comme Pessoa, bon poète, était philosophe : « Tout plutôt que d’avoir raison! » reste un cri du cœur cher aux hommes épris de liberté, un joyeux écho à la Vérité révélée que Chestov fit sienne, loin de « lempreinte de la vulgarité servile ».


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