Zalig Paasfeest, Fröhlichi Ostere, Buona Pasqua! Christos Voskrese!

Posted on 13 avril 2012

Semaine de la Pâque orthodoxe, que les chrétiens orthodoxes russes appellent Strastnaja, la Semaine de la Passion.

Assis au milieu des cartons dans l’ancien garage transformé en bibliothèque, prêt à lever le camp de ma chère Flandre maritime, je revis un moment familier : le départ. Aujourd’hui pourtant, je n’ai pas l’impression de partir, et la destination – les destinations – remises au déménageur ne sont en rien une arrivée. Libéré de l’illusion du départ et de l’arrivée, je me souviens : tout est retour. Le ciel de cette Flandre occidentale, qui regarde vers la mer et l’Angleterre, m’enverra toujours ses reflets gris d’eau, comme dans le poème de Josep Carner, « Brussel.les grise d’aigua ». Peut-être dois-je ces pensées pacifiées à cette Grande Semaine. Une moscovite orthodoxe, qui ne se gêne pas de célébrer la Pâque catholique, me rappelle la traversée du désert des Hébreux : « notre Pâque commence là, m’écrit-elle. J’espère que tu seras de retour pour la Pâque orthodoxe. »

Les cloches sonnent à la volée à travers toute la ville de Bruges, qui résonne comme une seule église, d’une seule voix. C’est ainsi qu’une ville mérite le nom de cité, cité des hommes qui aspirent à être mieux que des singes darwiniens. Une ville doit être une maison, les rues sont des couloirs, les places des chambres et des salons, lisez Rozanov, et vous comprendrez ce que c’est que vivre en homme.

Zalig Paasfeest : comme il est doux de dire et d’entendre ces paroles! Quand j’ai voulu souhaiter de joyeuses Pâques à des errants de « l’immense désert des athées », comme appelait Andreï Biely l’ancien royaume chrétien des Francs devenu res publica, je sentis un mouvement de gêne. Ce sont là des tabous, qui offensent la religion matérialiste. Je pense souvent à la réponse que fit Brodsky à la juge soviet qui lui demandait d’où il avait reçu l’autorisation de se dire poète. « Ot Boga – de Dieu », confessa le fidèle. Quelle littérature, quelles lois, quelle vie peut-on avoir en dehors de l’Esprit? me dis-je.

C’est de ce sujet, la Pâque, que je m’entretins avec le déménageur wallon, un namurois, et sa femme, une ardennaise, qui parlaient tous deux un français savoureux, sensuel et piquant, et pétri de bon sens. Nous nous retrouvâmes le lendemain au lieu de destination et nous abordâmes les choses célestes de la façon qui leur sied, le plus naturellement du monde :

« Connaissez-vous les fêtes wallonnes de Namur? me demanda sa femme. Eh bien, allez-y seulement, et vous qui vous intéressez aux choses de ce monde, vous y entendrez le prêtre dire son sermon en wallon. »

« Vous verrez, reprit son mari, il n’y a pas que des socialistes en Wallonie, il reste encore des belles âmes, vous savez. » Je le sus instantanément, car je compris que la remarque de cet homme ne relevait nullement de la politique. Ce colosse en sueur, ce noble ouvrier indépendant, mettait à nu la farce politique par une déclaration bonhomme. Ses paroles étaient humaines, elles émanaient d’un homme libre, qui travaillait seul avec son épouse (« Je suis seul avec ma femme », disait Dovlatov), douze heures par jour, cassant la croûte en se relayant au volant, deux êtres qui s’aimaient en se chamaillant après trente ans de mariage. « Mes amis, leur dis-je, vous avez une identité, vous êtes donc vivants, buvons à la santé du peuple wallon! » Et j’ouvris une bouteille de brandy que je sortis d’un carton.

Au bout d’une heure, ils avaient déchargé mon lot de caisses et nous nous dîmes adieu. « On a encore de la route à faire, me dit l’homme en s’épongeant le front. Et vous, l’inspiration vous attend! » me lança-t-il en me saluant de la main comme il montait dans son camion.

« Frölichi Ostere! » lui criai-je dans la langue de cette Suisse orientale, depuis le jardin de la maison.

Je contemplai l’échafaudage de cartons dans un coin de la pièce. Je plongeai la main et tirai au hasard quelques livres. Chacun avait une histoire : le lieu où je les avais trouvés, la langue dans laquelle je les avais lus, parfois en la sachant à peine, mais en l’aimant assez pour m’y plonger davantage; je redécouvrais l’émotion particulière que chacun d’eux avait suscitée en moi.

Méthode de russe : « Mouj i zhena – odna doucha – Mari et femme, une seule âme. »

« Ia nie khochou outchitsia, xotchou zhenitsia – Je ne veux pas étudier, je veux me marier. »

Pourquoi avais-je souligné au crayon cette phrase de la comédie de Fonvisin?

Hubert Butler, The invader wore slippers : « Mis à part les violences assez prévisibles qu’ils infligèrent aux musulmans lorsqu’ils se libérèrent de la domination turque, les Slaves du Sud sont tolérants en matière de religion : « Brat je mio, koje vere bio (il est mon frère, quelle que soit sa foi) ». J’étais allé voir la veuve de Butler, Peggy, dans son manoir près de Kilkenny, et devant l’exécrable vin qu’elle me servit, je proposai d’aller chercher une bouteille en ville. « Je reconnais bien là l’insolence gaélique! » m’avait-elle lancé au visage, ne disant plus un mot de la soirée.

Joseph Brodsky, The Post-communist Nightmare : « Tout –isme suggère un fait accompli. Dans les langues slaves, les –ismes laissent entendre qu’il s’agit d’un phénomène d’origine étrangère, et lorsqu’un terme en –isme désigne un système politique, celui-ci est perçu comme imposé de l’extérieur. »

Olach’al rondenesc, Musighes y cianties tradizionales in Val Badia : j’avais tenté de convaincre une napolitaine, pour la consoler d’habiter Trente depuis tant d’années, de la beauté de la langue parlée et chantée dans les vallées des confins :

« Béla nöt, santa nöt

döt co dôrm chit e döt

« Belle nuit sainte nuit

tout dort, tout est silence… »

Et je m’émerveille encore devant ces phrases de Venedikt Erofeev, se souvenant de Rozanov :

« Un soupir est plus riche que tout un royaume. À l’appel d’un soupir, Dieu viendra. Il viendra à notre rencontre. Mais dites-moi s’il vous plaît si vous pensez que Dieu viendrait à la rencontre de quelqu’un de correct. Nous avons un soupir. Eux n’ont pas de soupir.
C’est à ce moment là que j’ai compris où était l’auge et les cochons

et où étaient la couronne d’épines, les clous et la souffrance. »

Oui, messieurs, c’est ce qu’a écrit Venedikt Erofeev, en se souvenant de Vassili Vassilievich Rozanov, qui sauve par ses écrits les âmes qui le lisent.

Et encore :

« Dites-moi, vous les constellations, est-ce que maintenant, au moins, vous êtes bienveillantes à mon égard?

« Oui, ont répondu les constellations. »

Sois béni, Venedikt Vassilievitch, et que ton soupir soit le nôtre.

« Buona Pasqua », dirai-je demain dans une cité qui accueille encore ces paroles comme une bénédiction, comme un compliment d’être en vie. « Christos Voskrese! »


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