« Dissidenti! »

Posted on 22 avril 2012

Comme je faisais le tour du sestier Dorsoduro sous une pluie légère, je rencontrai, au cours de ma promenade matinale, à mi-hauteur des marches du pont San Sebastiano, Ekaterina Leonidovna qui s’en revenait de son atelier de peinture. Nous gravissons quelques marches pour avoir plus de perspective et nous restons à bavarder, juchés sur ce promontoire. Inévitablement, un couple s’arrête à notre hauteur et se met à étudier la topographie des lieux en dépliant une carte sur le parapet. Des Russes. Ekaterina se retourne et ils s’adressent à elles dans sa langue. Un Russe reconnaît un Russe. Heureux ceux qui se reconnaissent comme compatriotes, ceux qui ont laissé une patrie.

« Vous êtes de Saint-Pétersbourg ? leur demande-t-elle.

Iz Berna », répond la femme.

Je n’avais pas cru déchiffrer le bernois en les entendant parler.

« Depuis 1978, ajoute son compagnon, qui se présente : “Youri Galperine”.

— Ah, on s’est rencontrés à Moscou, lui répond l’émigrée de Venise avec le plus grand naturel.

— Oui, je me souviens, lui répond l’écrivain pétersbourgeois. Vous étiez avec la poétesse Olga Sedakova à cette lecture. Comment va Olga? »

En général, quand je sens une humanité humaine, je me demande d’où je viens – l’humanité humaine fait de moi un homme.

Les imprévus nous font sortir de nos pensées, ce sont de petits miracles de la vie (et il n’y a pas de petits miracles, on le sait). J’eus envie de revoir ce Russe et son épouse bernoise, sa traductrice.

« Bonne idée, demain, autour de midi, chez Gianni, à la Giudecca », répondit Youri, enthousiaste.

Le lendemain, je débarquai à la Giudecca. Cette rive a pour moi deux repères que je n’arrive pas à prendre à la légère. À gauche du débarcadère, une cellule du PCI, avec cette inscription sur la porte : « accès interdit aux non-membres ». À droite, au bout du quai, l’hôtel Hilton, rénovation à l’américaine des anciens moulins de l’île, qui arbore un grand « Welcome » universel. Qui sait pourquoi je n’arrivais jamais à distinguer l’oppression capitaliste de la terreur prolétarienne : j’y avais toujours vu une “entente cordiale” des forces matérialistes – les uns et les autres se retrouvaient dans une vision internationaliste du monde. En attendant, aucune trace de “chez Gianni” ou de nos amis sous le soleil de midi de l’île rouge.

Au bout d’une demi-heure, je repris le vaporetto en direction des Zattere. J’aperçus Iouri, assis sur un parapet avec sa femme. Il me salua de la main en me voyant débarquer : « Gianni est fermé! » me dit-il d’une voix à la fois joyeuse et désolée, en me montrant du doigt le restaurant des Zattere. Par “Giudecca”, il entendait “le canal de la Giudecca”. Cette confusion me ravit, comme un poème involontaire.

Nous allâmes à La Calcina.

« Je pensais qu’en Israël, tout le monde était russophone, déclara Youri songeur, en goûtant un vin rouge de Galilée, recommandé par la serveuse moldave. Pourquoi n’ont-ils pas pris le russe comme langue officielle, là-bas? » Je comprenais son étonnement pour l’avoir vécu. Le “Nou?” russe, cette interjection au sens infini – “Alors? Et puis? Qu’est-ce qui  se passe?” – premier mot à être passé dans la langue d’Israël, reflétait une inquiétude, un espoir, un long soupir à travers les steppes de l’âme, sentiments tellement naturels à l’une et l’autre langue, à l’un et l’autre peuples. Aujourd’hui, le russe est devenu, par un retour naturel des choses, l’autre langue de ce bout d’empire hors-frontières. Vladimir Jabotinsky, poète et légionnaire, sourit au-delà de la tombe. Je ne peux m’empêcher de voir Jérusalem comme une des portes de Byzance.

J’attendais le moment des anecdotes, des histoires vécues.

C’était la grande époque de la Dissidence (phénomène inconnu dans nos exemplaires démocraties occidentales). Thérèse, l’épouse de Youri, lisait à son fils des bylines russes. Siniavski buvait en sa compagnie et s’extasiait : « Une Suissesse qui lit des bylines à son petit garçon! »

Le soir, l’écrivain russe parmi les plus fameux dissidents qui fût devait donner une conférence. Et il se mit à improviser devant le micro :

« Je suis à Berne… et je vais vous dire ce que j’ai vu… J’ai vu une Suissesse qui lisait des bylines à son petit garçon! »

Toute la conférence tourna autour de cette Suissesse et des bylines qu’elle lisait à son enfant, à peine familier de l’alphabet dans sa langue.

Un Russe de Paris, à la fin, s’impatienta, et lui cria en français depuis le fond de la salle : « Merci Bakou! »

*

Siniavski s’était dévoué pour participer à une conférence qui venait en aide à des poètes russes. Il surprit tout le monde par son sujet quand il se mit à réciter un petit dialogue humoristique :

« Tu as des lacets d’argent?

— Non, j’ai une broche en or.

— Tu as un samovar en or?

— Non, j’ai une théière en argent.

— Tu as une tasse en argent?

— Non, j’ai une cuillère en or. »

À la fin, un éminent slaviste se leva et remercia Siniavski en faisant au passage une magistrale interprétation de ce grand moment du post-modernisme russe auquel on venait d’assister. Sur le coup, Siniavski se renfrogna, un peu vexé d’avoir été interrompu. Puis, à l’issue de la conférence, il monta sur l’estrade pour reprendre la parole et fit cette déclaration : « Je m’excuse pour mon intervention d’hier, mais je me suis trompé de texte. Au lieu du poème que j’avais prévu de lire, je vous ai lu un passage d’un manuel de russe du XVIIIe siècle. »

*

Il y a un fameux linguiste américain natif d’Odessa, Omry Ronen, qui passe quelquefois pour Hongrois, parce qu’il a vécu très jeune quelques années en Hongrie, ou encore Israëlien, parce qu’il a étudié puis enseigné à l’université de Jérusalem. Il est célèbre pour connaître toute la poésie russe par cœur.

Un slaviste lui dit un jour dans les coulisses d’une conférence :

« Vous êtes vraiment le premier slaviste au monde!

— Non, se défendit Omry aussitôt, le deuxième.

— Mais comment, pourquoi dites-vous ça? lui répondit chagriné son collègue.

— Parce que je ne suis pas n’importe qui!  Des premiers, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais un deuxième, il n’y en a qu’un seul! »

*

Quand j’eus publié en français le livre d’anecdotes de Serioja Dovlatov – Nie tolko Brodsky, traduit en français Brodsky et les autres –, je courus l’offrir au meilleur lecteur de littérature que je connusse, Vladimir Dimitrijevic (j’avais littéralement traversé la place Saint-Sulpice en courant).

« Alors, patron? » lui demandai-je après lui en avoir lu quelques pages à brûle pourpoint. Il fronça les sourcils, qu’il avait aussi fournis que Leonid Illitch, se pinça les lèvres et, prenant un air pensif pour atténuer son sermon, me dit d’une voix lente : « Ecoute… je trouve ça un peu trop brut, trop direct, ce n’est pas assez transformé… »

J’étais parfois capable d’être insolent avec l’ami que je respectais le plus.

« Oublie la censure académique, camarade! le tançai-je. Ose reconnaître nos frères! Ose aimer! »

Il me regarda en silence, puis se reprit : « Je sais, je sais… Il y a l’âme… »

Comme la simple évidence est parfois difficile à reconnaître! « Nous sommes tous syphillisés par la démocratie » : le sage Baudelaire rachète le frivole Michelet.

Pourquoi aurais-je voulu m’attarder sans fin auprès de cette Bernoise et de ce Pétersbourgeois en exil?

Parce que je sentais une âme.

« C’est tellement beau, une âme… » N’est-ce pas, messieurs? (tout le monde se regarde d’un air gêné).

À une âme, il suffit d’aimer.

« Leonidovna, raconte-moi ce que t’on dit tes Russes! »

Elle m’envoie promener : « “Leonidovna”…  c’est quoi ces façons? Raconte-moi, raconte-moi… Tu as besoin de remplir ta chronique? Je raconte quand je suis inspirée et puis voilà… »

Je la relance aussitôt : « C’était quoi, cette histoire de butterbrot, d’amour et de folie, avec Galperine et sa femme? »

Galperine venait d’épouser à Leningrad sa charmante traductrice bernoise. Au lendemain de leur nuit de noces, au moment du petit déjeuner, dans la grande salle à manger de l’hôtel, elle demanda à son mari :

« J’aimerais des butterbroti. »

Lui s’empressa d’exaucer son désir :

« Mais bien sûr, ma chérie. À quoi tu les veux, tes butterbroti? »

« Des butterbroti », répondit-elle.

« Certes, reprit son époux avec tendresse, mais comment tu les veux, tes butterbroti, au fromage, au jambon? Peut-être au saumon? »

« Mais enfin, s’emballa la jeune mariée, arrête de te moquer de moi, je ne veux rien d’autre que des butterbroti! »

À ce moment-là, Galperine crut comprendre : « Mais bien sûr, tout est clair, pensa-t-il en lui-même en se caressant la barbe (je parierais qu’il avait déjà une barbe), j’ai épousé une excentrique… Qui d’autre qu’une excentrique pouvait m’épouser? Maintenant c’est trop tard pour faire marche arrière… »

Les butterbrot, dans les pays de langue allemande, sont des petits pains beurrés. En Russie, ce sont des sandwiches.

*

Ekaterina Leodinovna a été assaillie chez elle par un groupe de Russes, trop heureux de s’être échappés de la manifestation culturelle « Civilisations croisées ». Elle est marquée par la fatigue.

« Tu connais les Russes… L’un veut du café, l’autre un thé avec du sucre, le troisième sans sucre, un autre encore une lasagne avec de la vodka… »

Voyant cette faune de literati raconter chacun leurs histoires en buvant du chaud, du froid, Alexandra, sa fille, la prit à part et lui chuchota à l’oreille :

« Maman, encore ces poètes russes… on n’a pas assez, avec papa? »

*

Petja Vaïl et Serioja Dovlatov s’étaient infiltrés dans les jardins de la Fondation Tolstoï, par une journée d’été new-yorkaise. Il y avait une piscine. Il faisait très chaud. Autour de la piscine, toutes ces vieilles dames élégantes de la première vague de l’émigration russe, dans leurs beaux habits, tirant sur leurs fume-cigarettes étendues dans leurs chaises longues, sirotant en silence des cocktails extravagants.Vaïl et Dovlatov décident de faire quelques brasses dans la piscine. Ils se déshabillent discrètement et se mettent à l’eau. Quand ils sont au milieu de la piscine, une de ces dames lève ses lunettes de soleil, leur fait signe de la main et leur crie :

« Hé! Dissidenti! Pas faire pipi dans la piscine, hein! »

*

Dans le jardin de Ekaterina à Santo Stefano, en terrasse de la Calcina, sur le canal de la Giudecca, se tenait le festival off de la Rencontre des « Civilisations croisées ».

Mais pour la dissidence, il faut bien un establishment


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