Dialogue avec le Matterhorn

Posted on 01 avril 2012

J’ai senti, en regardant longuement le Matterhorn (le nom allemand de cette fabuleuse montagne résonne d’accents liturgiques à mes oreilles), qu’il me parlait, dans toute sa simplicité et sa solennité, comme il sied aux déités. J’étais en contemplation devant cette géante immaculée qui faisait scintiller sa robe blanche de mille éclats sous les rayons d’un soleil de printemps. Et je perçus ce dialogue silencieux dans sa fraîche évidence quand sonnèrent à toute volée, ce dimanche matin des Rameaux, les cloches de l’église du bourg de Zermatt.

« Dèman, no chin la demindze di Ramô », écrit Anne-Marie Yerly dans sa rubrique dominicale humblement patoisante du journal fribourgeois La Gruyère. Je remercie Anne-Marie de m’avoir rappelé à l’originalité de ce dimanche.

Vite, c’est l’heure, la procession! À près de deux mille mètres d’altitude, les cerveaux s’oxygènent. Et, je suis, dans la ruelle qui descend du haut bourg, les enfants qui trottinent en tête, suivis des musiciens et des chanteurs. Mon Dieu, protégez ces âmes qui n’ont pas conscience de leur beauté et qui pour cela sont si belles. Une petite fille me tend un rameau et je sens dans ce branchage un lien avec le monde.

Au balcon du Zermatterhof une femme en peignoir prend le soleil sur une chaise longue et mon regard se laisse distraire par cette apparition. Comme mon cher Boswell, je pense que la sensualité accompagne à merveille le sentiment religieux. Je me signe et lève les yeux vers cette créature qui, depuis sa plate-forme dans les airs, a suivi la messe d’en haut et m’envoie un sourire chrétien, d’aimable pécheresse à aimable pécheur.

Le salon de lecture du Monte Rosa, l’hôtel de la famille Seiler où séjourna l’alpiniste anglais Edward Whymper avant son ascension historique du Matterhorn, est un des lieux où j’aime aller griffonner mes pensées. J’y feuillette la presse internationale, un exercice d’échauffement : « N’oubliez pas : huit millions de pauvres en France », clame un vilain gribouillis du caricaturiste officiel du Grand-Journal-du-Soir de la préfecture de la Seine. Peut-être l’ami des pauvres veut-il faire oublier ses princiers émoluments d’“artiste engagé”. Pris de nausée, nous implorons le pauvre bougre : « De grâce, monsieur l’humoriste, soyez glouton autant qu’il vous plaira, mais arrêtez la répression! Pitié pour les pauvres, pitié pour les riches, pitié pour vous-même! »

Dans le même numéro, un jeune banquier, homme averti, achète son indulgence en proclamant à qui veut l’entendre sa foi socialiste – n’a-t-il pas investi ses lourds dividendes dans Le Grand-Journal-du-Soir, « L’Ami des Pauvres »? Et l’on viendra critiquer l’Eglise.

Le mot de Brodsky n’a jamais été aussi pertinent : « L’esthétique est la mère de l’éthique ». C’est la laideur des vociférateurs qui nous révulse; leurs litanies répétitives blessent tout sentiment authentique du beau, de l’amour, de l’harmonie. Le nouveau puritanisme de ces « entrepreneurs en Bonheur Public », comme déjà les appelait Baudelaire, « qui persuadent tout mendiant qu’il est un roi déchu », relève de la rhétorique de défroqués du sous-off bourré et du cureton paillard. Leur but est le même : faire de vous un coupable, qui sirotez au soleil votre tisane en regardant les beaux nuages passer. La laideur de leurs mensonges et de leur hypocrisie nous fait fuir, simplement.

Thérèse d’Avila eut la modestie d’avouer, dans son autobiographie, qu’elle était l’amie des riches et des puissants, car elle savait, cette femme intelligente non moins que sainte, qu’elle avait besoin d’eux pour l’aider dans sa mission. Heureuse Espagne, heureux écrivains espagnols, qui l’ont pour sainte patronne. Son style est celui de la sincérité. En ces temps de sophisme régnant, le style n’a jamais autant été à la portée de tous : soyez sincères et il vous sera donné.

Je lève mon stylo un instant et regarde par la fenêtre, la rue et son humanité m’appellent à me joindre à elles. Un autre regard furtif vers le ciel et ma chère géante, et voici que le chant joyeux des cloches, ces amies de tous, reprend et me pousse dehors : je serre dans mon poing le rameau que l’on m’a offert et ses vertus m’irriguent le sang. J’embrasse la vie.


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