Pensées sur le Zürichberg

Posted on 04 mars 2012

Au lever du jour, des cris m’ont tiré de mon sommeil, je crus que j’étais encore dans mon rêve. J’ouvris les yeux et regardai par la fenêtre : la Zürichbergstrasse s’ouvrait dans une perspective sinueuse, montant vers le petit bois. C’étaient des appels qui venaient du zoo voisin – les singes m’avaient réveillé. Je tendis l’oreille et les entendis qui continuaient à s’agiter et à piailler. Un bramement au loin vint leur répondre. Ce monde animalier rachetait par son innocence les taches de notre passé. Je me souvenais avoir eu ce sentiment en me promenant dans le zoo de Berlin, sur lequel s’ouvrait la gare occidentale de Berlin Zoo, du temps de la division de la ville, dans une autre ère.

Ce matin-là, je descendis l’escalier, sortis dans l’allée, dérangeant le gravier de mes pas et me mis à remonter la rue qui portait un nom si clair : Zürichberg – une voie et une présence naturelle.

Dehors, je pris conscience de la brume que j’avais pressentie depuis l’observatoire de ma chambre – peut-être même l’avais-je inconsciemment occultée : une visite imprévue, un don du ciel. J’allais vers elle, heureux de cette rencontre. Elle pénétrait le paysage et les cœurs, confondant le cours du Temps. On sentait dans l’air le grand calme d’un après. Après la guerre, après la mort. On goûtait à la paix comme à un paradis retrouvé. Et les souvenirs d’une ère précédente affluaient.

Je fis une halte au cimetière. Il avait l’allure d’un grand parc qui se fondait dans le bois environnant, à deux pas du jardin zoologique. Une jeune femme dans ses habits de travail raclait avec un râteau de jardinier la bordure d’une tombe et ramassait les feuilles dans une brouette. Je la saluai et elle me rendit mon bonjour avec un franc sourire.

« Au travail, de si bon matin? » improvisai-je.

« Oh, mais il est déjà huit heures », me répondit-elle, légèrement surprise.

Et elle continua sa besogne, et moi mon chemin.

Je me mis à lire les inscriptions sur les tombes : In Gottes Hand, Psaume 23, Wir sterben zum Leben, Psaume 103, Ein Leben soll ein einziger Dank sein

Je compris, en murmurant ces mots, le lien entre la langue et le sacré, et je me répétais la confession de Joseph Roth, amoureux de la langue allemande, qui résonnait sur cette terre de ses plus profonds, de ses plus antiques accents : « Je crois au Saint Empire romain germanique. »

Le bois de la croix semblait un rameau sorti de terre – une racine que l’on aurait à peine taillée. Le dessin des lettres incisées dans la pierre, la couleur et la forme sobres de ces morceaux de roches en faisaient un jardin naturel, où ces paroles s’élevaient dans l’air et répondaient au visiteur venu saluer ses semblables.

La terre fraîche avait été retournée en de nombreux endroits, comme pour mieux faire respirer ces sépultures. On versait de l’eau sur les plantes et les fleurs, la main qui accomplissait le geste était une main étrangère et amie.

Gottfried Keller faisait entendre son chant paisible du Frühlingsglaube et nous partagions cette confiance printanière :

« Wer jene Hoffnung gab verloren

und böslich sie verloren gab,

der wäre besser ungeboren :

denn lebend wohnt er schon im Grab.


Celui qui a abandonné l’espoir,

Celui qui s’est moqué de l’espoir,

Aurait mieux fait de n’être pas né

Car vivant il est déjà dans la tombe. »

De chaque tombe ici surgissait un vivant.

Je m’éclipse de ce territoire céleste et retourne sur terre en sautant dans le tram 6 qui passe par la Susenbergstrasse et descend jusqu’en ville. Au bout de la dernière courbe, avant la gare monumentale, reliée à toutes les capitales de la vieille Europe, je descends à l’arrêt Central.

Voilà une éternité que je rôde par ici. Je me souviens de l’amie allemande qui venait à Zürich, après la guerre, « pour entendre cet allemand qui ne me faisait pas souffrir ». Et son bel allemand émouvait les vendeuses des confiseries.

« À Zurich, me confia-t-elle, mon dialecte rhénan m’est revenu aux lèvres avec une douceur naturelle ».

J’ai remonté d’un pas sautillant la Niederdorfstrasse jusqu’au Grossmünster, j’ai poussé la porte frappée d’inscriptions évangéliques et je suis descendu dans la crypte, où souriait l’Empereur. Sous ce ciel, j’ai compris la Réforme, ce poème de la Chrétienté.

Dehors, je respirai l’air d’un dimanche d’hiver en arpentant la ville. Dans ma poche, un poème de Johannes Hadlaub traduisait ma joie dans un parler plus pur :

« Ich erginc mich vor der stat doch âne vâr :

do gedâchte ich gar lieplîch an sî.

Je me suis promené au hasard dans la ville

et mes pensées pour elle étaient pleines d’amour. »

Et les deux Johann Jakob, Bodmer et Breitinger, dans la pénombre d’un stübli, me dispensaient leur humeur hérétique : « être soi-même », ce vœu dont ils firent une idée, était une bien belle exhortation, une promesse de liberté.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express