Du Gornergrat à Campagne Lullin

Posted on 29 mars 2012

Voilà une semaine que mes pensées s’envolent vers l’Annonciation, celle faite à Marie de Nazareth par l’archange Gabriel. C’était dimanche dernier, et je songeais à cet événement en respirant l’air pur du Gornergrat, à 3089 mètres d’altitude. J’étais arrivé à Zermatt en fin de journée, la veille, et la serveuse du bar de la gare m’avait indiqué la dernière chambre disponible, dans un hôtel de famille. Cette chambre était tapie dans les combles et elle avait une petite fenêtre qui donnait sur le chemin de fer du Gornergrat, qui semblait me lancer ses appels à chaque départ : « Tu viens, gros rêveur? »

Dans la nuit du dimanche, je me sentis plein d’impatience, comme les enfants que l’on met à coucher le soir de Noël. Le cadeau que j’attendais, c’était la levée du jour. Et mon vœu fut comblé.

La lumière au matin était lumineuse, la neige brillait de ses cristaux touchés par le soleil, l’air était piquant, il laissait un goût quasi salin quand on l’insufflait par la bouche. Les poumons se gonflaient de joie et le cerveau était sous l’emprise d’une légère ébriété.

« Mon Dieu, heureusement que tu nous a envoyé ta Créature pour nous laver de nos péchés », pensai-je. Et j’implorai le salut en regardant les bouquetins sautiller sur les pentes à travers la fenêtre du petit wagon qui se hissait vers les cimes alpines (on eût dit qu’il montait au ciel, vraiment). J’admirais l’allure des athlètes qui allaient skier, moi qui n’allais que méditer. Deux formes de communion nous rassemblaient à travers l’air que nous respirions. Comme ils avaient l’air heureux, ces hommes et ces femmes qui fuyaient la ville pour un ou deux jours! Et je me réjouissais de leur bonheur. Tout est là, peut-être : se réjouir du bonheur de son prochain, qui est un peu notre bonheur.

Les pieds sans entraves, je me mis à marcher dans la neige qui couvrait encore les sentiers et j’attrappai froid. Depuis que je suis redescendu en plaine, je me terre dans ma petite chambre de la ferme des Rousses, au milieu du vignoble genevois, en buvant du thé et du rhum. Il m’arrive d’entendre dans le poste « l’actualité » du pays voisin, à une lieue et des années-lumière de distance. Il y a campagne. Et, à entendre ces discours, on dirait bien ma foi que le militantisme a trouvé sa voie naturelle : le militarisme. On y martèle sur les podiums, devant la foule qui ne réclame guère qu’un peu de lucre, de grands appels au « patriotisme »… en invitant à mettre la main dans la poche du voisin.

« Le patriotisme est le dernier refuge de la canaille », cette noble pensée de Samuel Johnson, désignera pour l’éternité tous les harangueurs professionnels, les politiciens « pousse au crime ».

Les symboles du « poing levé », du « drapeau rouge », va pour un torero… mais en quoi parlent-ils aux êtres délicats que révulse la vue du sang? Et aux discrets qui n’ont cure d’exhiber leurs attributs génitaux sous un habit moulant et scintillant?

Aujourd’hui, j’ai reçu un message : « Ici il fait soleil. Les oiseaux chantent dans le jardin ». Et ces quelques mots simples m’ont poussé dehors : je vis le soleil, j’entendis les oiseaux et, enfilant un gros pull et enroulant une écharpe autour de mon cou, je dévalai les escaliers pour aller à leur rencontre. Dans la ruelle du bourg, je poussai une porte avec cet écriteau : « Campagne Lullin »; j’avais oublié cette promenade champêtre que je faisais si souvent, du temps de mes années genevoises. Un jeune labrador à la robe noire courut vers moi et me sauta dessus, je lui rendis ses effusions en jouant avec lui. Sa maîtresse me dit quelques mots cordiaux avec un accent anglais – elle venait de Cornouailles. Je traversai la petite campagne bourgeonnante de mille fleurs qui descendait jusqu’au lac, m’arrêtant, saisi de ravissement, devant un cabanon blanc et un fauteuil en bois posés dans un jardin. J’entendis, devant ces humbles créatures, remonter jusqu’à moi le poème de Patrick Kavanagh sur « le vieux portail en bois » du jardin d’Inishkeen, son île paisible. Puis je remontai vers la ferme pour y rédiger une lettre, assis à une table dans la cour au sol de boulets, le regard perdu vers la silhouette blanche des Alpes :

« Votre Altesse… »

« Tu te rends compte… me dit mon ami le consul. On est là, on écrit au sheikh, les héritiers se chamaillent…

« Si je me rends compte… murmurai-je… Et le soleil brille et les oiseaux chantent… »

Puis, plongeant un doigt dans la boîte aux douceurs et le portant à sa bouche, je l’entends méditer à voix haute : « Et cette halva, elle vient d’où, tu dis? De Géorgie? »


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