Lettre de Zurich

Posted on 23 février 2012

La salle au premier étage fait face à la gare centrale de Zurich, poste d’observatoire de la mémoire. La façade militaire chante tous les empires défunts qui continuent à vivre en nous. Les trams geignent doucement en glissant sur les rails au contact des caténaires. Le monstre de la technologie a été apprivoisé et se fond dans le paysage, étendant ses branchages minéraux. La Limmat est froide et grise comme la Baltique, la langue allemande ici rend des échos de toutes les langues, chaque accent est un battement d’aile dans l’espace. Le bagage blotti sous la table émet le halètement chaud d’un animal familier. Valise, petite patrie. On fait les comptes avec la journée passée, avec les heures à venir et on finit au Jugement dernier en buvant une tasse de thé noir. Dans le train de cinq heures du matin pour Berne, des paysans coiffés de hauts-de-forme s’expriment dans une langue dont je sens chaque mot – le sens vient après la sensation; la force vient du lien avec le passé, avec la Nature, qui est à l’image du Créateur et donc est l’éternel passé – l’éternité ne connaît ni le futur ni le présent, elle est la somme de tous les passés. Des militaires plaisantent entre eux, quand ils relèvent la tête de leur somme. Comme Robert Walser, je pense : « la paix est une bien jolie chose, et l’Armée est une jolie chose également. » Bientôt, les premières lueurs du jour se reflètent sur des bancs de neige le long du ballast. Sur le quai, les premiers titres de la presse répandent leur poésie. La police, amie de la population, appelle à témoigner : « Le meurtrier parlait le Hochdeutsch sans accent ».

« Vladimir vous attendra devant le consulat russe. Vous savez que le visa express a son prix, n’est-ce pas? » Passeport retrouvé au fond d’un carton après trois mois d’absence de la terre ferme. « On ne vous attendait plus », m’a dit la propriétaire quand je suis revenu chercher mes affaires. Comme il est doux parfois de n’être plus attendu, pensais-je. Dans la salle d’attente du consulat, je feuillette le magazine Russkaya Schweizarya; les articles embrassent une foule d’événements : un hommage au théologien réformé zurichois Johann Jacob Wick, où il est question d’objets volants non identifiés au Moyen-âge; du temps et de la perspective dans la photographie de Rodchenko; l’apparition du tchador en Tchétchénie, « une première »; la nouvelle réglementation de la prostitution à Zurich, avec horaires et zones bien définies. L’amitié entre les peuples est une belle et bonne chose. L’existence d’une ligne ferroviaire directe entre Bâle et Moscou chante la gloire de l’amitié russo-helvétique.

« Briussell? » entends-je appeler mon nom et je me sens happé dans une généalogie qui se moque de l’état-civil : dans ces murs, les vies antérieures se réveillent et vous embarquent dans une filiation sentimentale.

Le tram, une bière au Schweizerhof de Berne, pour dire l’amitié aux murs et aux tables. Dans les sous-sols de la gare, à l’enseigne de Stauffacher, un titre : Durch Schnee, et dans le train pour Zurich, les mots de ce livre répondent au paysage qui envoie ses tableaux à travers la fenêtre du wagon-restaurant. La neige te dit qu’elle est une amie, qu’elle est ta Heimetli.

À la gare, l’employé en uniforme me tend la feuille de route du convoi international NZ 50472 et les noms des haltes, depuis Basel SBB jusqu’à Moskva Belorusskaja dessinent autant d’origines possibles.

Sur une colline du Zürichberg, dans une datcha, notre conversation fait tanguer ce pont chargé de livres et de noms et le regard s’éprend du bouleau nu qui vient de loin : « Birke, berioza », m’a dit celle que je suis venu voir pour ce qu’elle a écrit. Et le serment de fidélité est tout ce dont on peut rêver : la terre, les hommes, les arbres – tout est vie, passé et nostalgie.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express