Conversation d’hiver sur fond de « marina »

Posted on 02 février 2012

Il neige, il vente. « Allons saluer ce spectacle d’hiver », m’étais-je dit. Et j’ai délaissé mon cher Dorsoduro pour m’aventurer quelques heures dans le sestier San Marco. De Ca Rezzonico, ma petite patrie, j’ai pris la gondole pour aborder à l’autre rive, à San Samuele. Comme le poète quittant Lisbonne pour les hauteurs de Sintra par un dimanche engourdi, je fus pris d’un sentiment de nostalgie à peine vis-je l’embarcadère s’éloigner à chaque coup de rame… mais mon cœur me le disait, fus-je resté dans la chaleur de mon sestier que j’eusse langui l’aventure de cette traversée… Car l’aventure était là… quelques pas au hasard des calli et je m’étais retrouvé sur le quai d’un des méandres de la lagune, en émoi devant la vitrine d’une librairie ancienne qui exposait des ouvrages illustrés sur l’histoire et les mœurs de cette cité. J’entrais et j’engageai la conversation avec la libraire, une vénitienne venue de Terra Ferma qui s’exprimait avec une grâce peu commune, son élocution ne trahissait d’aucune façon la noblesse de son visage, de son vêtement, de cet intérieur. Le silence avait ici sa place entre les mots, à travers cette lumière oblique. Je jaugeai des yeux cet espace  consacré aux livres d’une autre époque, quand l’objet imprimé faisait matière – quatre ou cinq enjambées de mur à mur : un monde en soi. « Vous avez beaucoup de visiteurs, ici? lui demandais-je. « Oh, suffisamment… » me répondit-elle d’une voix énigmatique. Je m’efforçai de la faire parler, j’imaginai les histoires qu’elle aurait pu me raconter en balayant simplement du regard les titres qui s’étalaient sur les étagères. L’histoire suivait son cours sous cette latitude et les personnages surgissaient de la langue elle-même, les mots donnaient vie à la chair autant que les nerfs fouettaient les vocables. Dialogue entre l’être et le verbe.

« Est-ce le vent qui les rend fous? me dit-elle en allumant une petite lampe. Je viens d’avoir un Sicilien nonagénaire pour le moins, complètement édenté, qui est entré dans un état d’agitation et m’a parlé en sicilien de « la marina » – j’avais un grand mal à le suivre et j’ai fini par comprendre que c’était pour eux le vent de la mer. « La marina » répétait-il, mais je ne savais pas s’il parlait à tort de notre bora ou du vent de son pays… Avant de partir, il a voulu m’embrasser… Quand il est sorti, je l’ai vu entonner des imprécations devant le canaletto… ou peut-être des prières… il balançait son corps comme un vieux Juif… Je me souviens que petite fille, j’étais un jour entrée avec une camarade d’école à la synagogue de Trieste… » Mon Dieu, pensais-je, une Triestine… « Triestine de famille istrienne! » me corrigea-t-elle en poursuivant tout naturellement son récit. Puis est entrée une vieille dame russe avec son infirmière, qui s’est mise à me complimenter sur… (elle fit une pause dans son récit) mes traits, mes cheveux… elle m’a dit que je lui avais sauvé la vie, aujourd’hui… qu’elle irait allumer un cierge pour moi à l’église grecque… »

Elle s’arrête un instant, puis reprend, rêveuse : « Hier, ce fut une curieuse journée… Un monsieur d’un certain âge est entré dans la boutique, il était  élégamment habillé, coiffé d’un chapeau, une cane à la main… et il m’a proposé de l’accompagner comme complice chez un éditeur de Trévise… — Comme “complice”? l’interromps-je. — Il voulait que je remette un manuscrit à sa place… Il prétendait que si l’éditeur me voyait, il n’aurait pas pu refuser de le publier. Comme je n’avais pas envie d’entrer dans ce jeu, il en appela à mon sens “civique”. “J’ai lancé des dizaines de revues littéraires pour faire éclore le génie de ce pays! s’est-il exclamé. J’ai fait quinze mois de prison pour offense aux bonnes mœurs contenues dans mes romans… qu’on a refusé de publier… mais cela ne les a pas empêché de me dénoncer… aux autorités ecclésiastiques…” Je continuais à m’obstiner à ne pas vouloir me laisser entraîner dans sa stratégie de publication, alors il s’est tourné et s’est dirigé d’un pas tranquille vers la vitrine, d’où il a tiré un coffret érotique de l’Arétin illustré par Paul-Emile Bécat. Puis, au moment de le payer, il m’a demandé d’une voix sinueuse si je pouvais le lui livrer chez lui, après dîner. “Mais je ne suis que libraire, moi… lui dis-je. Je n’ai pas l’étoffe d’une courtisane!” Il ouvrit alors le livre, me mit sous les yeux une illustration… explicite… et suggéra que je demande à mon fiancé de prendre une photographie qui reflétât cette gravure… “Il n’est pas nécessaire qu’apparaisse votre visage…” ajouta-t-il pensif. Votre bijou me suffit… »

Je regardais par la porte vitrée. La nuit venait de tomber. On entendit le bruit d’une barque à moteur d’où émanaient quelques interjections vives, brassées par les remous de l’eau. Nous restâmes muets un moment. Je tentai de déchiffrer quelques titres dans la pénombre, quand la porte mal fermée s’ouvrit brusquement sous l’effet du vent qui fit souffler quelques flocons à l’intérieur.

Et j’entendis la voix douce de la libraire traverser ce silence sacré : « Mais voyez-vous ça, le vent s’invite avec la neige, maintenant! Ce signore a perdu la tête, lui aussi… » Je restai figé devant ces mots vivants, contemplant encore l’espace de ce monde : quelques pas d’un mur à un autre et la terre entière au seuil de la porte.


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