« Le socialisme pue le fromage » ou : « pourquoi suis-je si seul? »

Posted on 13 février 2012

« Eh, beh… le Longanesi… avec tous ses excès, c’était tout de même un caractère… » me dit le vieux libraire du campo Manin chez qui je trouve toujours, en fouinant, une chose ou une autre. Au volume cartonné de l’édition économique “Pocket”, Indro Montanelli, le vétéran du journalisme italien, a écrit en guise de préface une épitaphe. Montanelli avait déjeuné avec Longanesi quelques jours avant sa mort brutale et se souvient que ce dernier lui avait demandé : « Pourquoi suis-je si seul? »

Au moment de la messe de funérailles, Montanelli se souvient qu’il y avait bien peu de personnes présentes. Il veillait le cercueil avec un ami, quand un inconnu s’approcha et se mit à leur tourner autour. « Vous êtes de la famille? lui demanda Montanelli au bout d’un moment. — Non, lui répondit l’inconnu. — Alors vous êtes un ami? — Non, je ne l’avais même jamais vu, reprit l’autre. — Alors, écoutez, lui dit Montanelli, vous devez bien être ici le seul à regretter sincèrement ce pauvre défunt, parce que vous devez également être le seul à n’avoir jamais reçu de morsures de sa part. Et vous pouvez en remercier le ciel, car croyez-moi, il savait les faire sentir. »

Montanelli sait se souvenir, et c’est peut-être la plus grande de ses qualités – son plus grand art. « Leo, se souvient-il, à qui un camarade se vantant d’être « un vrai fasciste taillé dans un seul bloc » lui reprochait ses incohérences, répondit indigné  : « Un vrai fasciste, vous? Ne me faites pas rire… les vrais fascistes, c’est nous… nous qui dès le début n’y avons pas cru, puis qui avons feint d’y croire, puis qui crûmes feindre, puis qui le trahîmes, puis qui le regretâmes… et maintenant… nous qui ne savons plus qui nous sommes… ni qui nous serons… les voilà, les vrais fascistes! »

« Au lendemain de la Grande Guerre, écrit Leo Longanesi dans les premières pages de In piedi e seduti (Debouts et assis), s’ouvre l’époque des grandes mutations : l’Amérique arrive en Europe, le bolchevisme explose en Russie, les conditions économiques des peuples changent et trois types de personnages nouveaux apparaissent dans la société : le rescapé, le chômeur et le requin. […]

« “Le monde va à gauche”, est la phrase que l’on entend à tout va dans les cafés, dans les trams, dans les rédactions des journaux et jusque dans les banques. La gauche, c’est la paix. Chaque parti politique se pousse le plus possible à gauche, à grands coups d’annonces de réformes radicales et tient son adversaire à l’œil, de crainte d’être dépassé par un programme encore plus extrémiste. […]

« Avant, il y avait l’Autriche-Hongrie : l’Empereur suivait la procession du Corpusdomini portant un grand cierge allumé à la main; une administration parfaite veillait au bon fonctionnement de cet empire mosaïque; c’était une Autriche-Hongrie qui tolérait l’irrédentisme italien, une vieille Autriche qui adoucissait l’esprit teuton. Aujourd’hui, sur les dépouilles de cet empire, ont surgi la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie. « Les petits états sont devenus à la mode »; de nouvelles idées, de nouvelles erreurs, de nouveaux traités, de nouvelles illusions, de nouvelles conférences ont fait surface. Autour de la table où l’on discute de la paix, on s’acharne à débattre de la question des “réparations” « comme d’un problème théologique. » Les ministres quittent les conférences, claquent les portes, pleurent, menacent, implorent. Il y a à résoudre un problème irlandais, un problème turc, un problème balte, un problème arménien. L’Europe a perdu la paix, elle ne la retrouvera jamais plus. […]

« Tout le monde est ému : le sourire de Wilson est une promesse. Mais la vie est chaque jour plus chère. Pour compenser la dureté des temps et vaincre les difficultés, une seule solution : augmenter les salaires. Même les couches les plus modestes de la société sont intoxiquées par la cupidité, sont obnubilées par le mirages des millions et des milliards. La lutte des classes menace de finir dans une course à la spéculation : il n’y a plus aucune retenue morale qui tienne devant cet appétit toujours plus grand à chaque heure. Les ouvrières ne veulent pas renoncer aux bas de soie. […]

« La crise économique n’a pas épargné les prêtres. Le 19 juin 1919, à Prato et à Loreto, plusieurs prêtres, qui n’étaient pas arrivés à obtenir une amélioration de leurs conditions de vie, se sont refusés à célébrer la messe. Les étudiants de l’école secondaire font grève pour obtenir le droit de passage en classe supérieure sans passer d’examen. […]

« Du balcon du Palazzo d’Accursio, à Bologne, le député socialiste au Parlement hurle à la foule : « Citoyen duc de Savoie, faites vos valises! » […]

« Tous les jeunes officiers, tous les étudiants rentrés du front avec le grade de sous-lieutenant, tous les employés qui durent retourner à contrecœur au bureau, tous ces hommes de trente ans qui se sentaient si peu préparés à dire adieu à leur jeunesse impétueuse et qui avaient vu la guerre comme « la plus belle des aventures »; tous ces marginaux que la démobilisation avait laissés sur le carreau, tous ceux qui avaient appris à lancer une bombe et à donner des ordres d’une voix autoritaire ne voulaient plus renoncer à leurs privilèges conquis pendant la guerre. Tous ces hommes étaient rentrés du front où ils avaient appris l’usage des armes, où ils étaient un peu devenus des criminels, fiers de pouvoir faire peur à leur prochain.

Mais le socialisme italien, extrémiste et révolutionnaire, n’a pas fait la guerre, lui; il ne connaît que la technique des grèves, des assemblées et des ordres du jour; il n’a rien appris de la leçon de Clausewitz, comme l’avait fait Lénine; il croit simplement en la force des mots. […]

« Je me souviens de la voix pathétique du médecin de famille, quand un soir il soupira : « C’est l’aurore d’une oligarchie! » Comme ma mère lui demanda de s’expliquer plus clairement, il ajouta : « C’en est fini de la bourgeoisie! » […] Il se pencha au-dessus de mon lit et me prit le pouls. Je vis sa montre, c’était une Roskoff. Mes parents craignaient que j’eusse une pneumonie, mais ils avaient également peur du médecin. Parce que le médecin était un conseiller communal, un socialiste maximaliste. Le médecin nous tutoyait et il se montrait ostensiblement cordial avec les bonnes; de par sa position, il profitait de notre peur de la mort et de notre peur du monde social. […]  Je me mis à haïr cet homme dès le premier jour où je le vis. […] Je finis par guérir, et le docteur n’entra plus dans notre maison. Puis je devins fasciste pour mille petites raisons sentimentales, mais surtout parce que je détestais ce docteur, avec sa superbe de petit bourgeois illuminé, sa vulgarité de pauvre athée; je détestais chez lui, dans sa barbichette roussâtre, dans son regard crépusculaire, tout le socialisme italien au complet. Et je commençais à croire aux humbles vérités que mon père disait à table : « Les socialistes ont fait carrière à l’école des réformés du service militaire »; ou encore : « Les idéaux qui naissent du pain font perdre le pain. » […]

« Le mot “masse”, jusqu’alors à peine en usage, entra dans le vocabulaire de tous les jours : « les masses s’agitent », « les masses ont une conscience », « la juste force des masses ». Chaque question politique ou financière n’était plus qu’une question de « masses ». […] Et devant cette énorme masse qui n’en finissait plus de croître, la bourgeoisie chaque jour se repliait dans la peur. […]

« Des fenêtres de notre appartement, à Bologne, nous voyions chaque dimanche la foule interminable parsemée de banderoles rouges. Les acclamations qui s’élevaient dans le ciel semaient la peur dans le cœur des femmes du foyer. […]

« À cette époque, je me mis à lire les “Laudi” de D’Annunzio, qui devinrent mon pain quotidien. Les héros, les mythes, les vestales enflammaient mon imagination de jeune lycéen. Puis vint Kipling. Et alors le socialisme, les ouvriers, les cortèges, les banderoles rouges, le docteur de province marxiste avec sa barbichette roussâtre m’apparurent comme autant de signes d’un monde sans poésie, pauvre et vulgaire.

« Le socialisme pue le fromage », nous dit un jour notre professeur de latin en faisant allusion au scandale de corruption des coopératives rouges. »

Les divagations sentimentales du solitaire émilien dessinent un sourire mélancolique sur fond de notre histoire contemporaine : notre miroir.


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